Quatrième montée à la tribune pour Philippe Alain, le bénévole lyonnais rédacteur des articles Des Roms pour marchepied, La longue marche des Roms et Eurom Millions® . Contrairement aux fois précédentes, je n’ai pas modifié le titre qu’il a donné au présent article.
Hier, 21 septembre 2011, ce sont encore 200 Roms de l’agglomération lyonnaise qui ont été expulsés de leurs lieux de vie.
A Lyon, depuis une semaine, le préfet applique à la lettre la circulaire du 5 août 2010, pourtant illégale, et démantèle, un par un, tous les camps de Roms.
Il fallait les voir ces 25 enfants de l’autre côté du trottoir de la rue Eugène Pottier, le regard perdu, les yeux encore embués de sommeil, ne comprenant pas pourquoi on leur envoyait une quinzaine de véhicules de police de si bon matin.
Ils ont entre 6 mois et 12 ans. L’un d’entre eux avait son cartable sur le dos. Mais, pour lui, en ce matin, il n’y aurait pas d’école.
La veille, l’OFII de Monsieur Klarsfeld était passé pour proposer « l’aide au retour ». Pas un habitant n’en a voulu.
Stefan expliquait pourquoi :
- « Qu’est-ce que tu veux que je fasse de cet argent pour retourner en Roumanie ? Je suis en France depuis 2002, j’ai cinq enfants qui vont à l’école, l’OFII ne m’a jamais proposé un centime pour m’aider. A la place, ils donnent 300 € à des Roumains qui sont là depuis une semaine et qui sont venus exprès pour ça… »
Le préfet du Rhône a déclaré qu’il ne voulait pas voir d’enfants mendier dans la rue. Il montre clairement aujourd’hui qu’il ne veut pas non plus les voir à l’école.
A peine les enfants rentrés et scolarisés à un endroit, il les expulse et les rejette à l’autre bout de la ville.
Le préfet du Rhône, reprenant les déclarations du ministre Apparu (1), a déclaré qu’à Lyon, il ne laisserait aucun enfant de moins de 10 ans dormir dehors. Pourtant, rien que dans la journée d’hier, il en a jeté une centaine dans la rue, dont les plus jeunes ne sont âgés que de quelques mois.
La semaine dernière, après avoir trouvé le camp de Saint Fons vidé de ses habitants, le préfet a donné pour consignes de traquer, harceler, pourchasser les Roms de Saint Fons où qu’ils se trouvent (à moins que de tels agissements ne soient le fait de fonctionnaires particulièrement zélés qui agissent de leur plein gré). C’est ainsi qu’un groupe de 80 personnes, dont une trentaine d’enfants, se sont retrouvés à Chassieu, puis à Décines, puis à nouveau à Chassieu et à Villeurbanne puis à Vaulx-en-Velin.
A Chassieu, quand la police les a retrouvés dans une forêt au milieu de nulle part, ils ont été obligés de quitter les lieux. Ils faisaient 100 mètres, tenant d’une main leur enfant, de l’autre leur lourd baluchon, suivi à pied par des policiers. Dès qu’ils s’arrêtaient pour se reposer, la police les obligeait à repartir.
Cette traque a duré 2 jours et 2 nuits.
Finalement, à Vaulx-en-Velin, alors qu’ils étaient exténués, au bord de l’épuisement, la police les a chassés une dernière fois… pour les conduire dans une usine déjà occupée par une trentaine de Roms…
Alors que depuis une semaine et le début des rafles, la police était passée dans tous les squats pour menacer d’expulsion immédiate tous les occupants s’ils accueillaient de nouvelles personnes, ici, la police a tenu le discours contraire. Un squatteur m’a raconté que la police les avait menacés d’expulsion immédiate s’ils n’acceptaient pas ce nouveau groupe…
Depuis le mardi 13 septembre et l’expulsion illégale des 140 personnes de la rue Marcel Mérieux (les premiers occupants étaient là depuis plus de 48 heures), le préfet a jeté dans la rue plus de 650 Roms.
Mardi 20 septembre, il en a expulsé par charter 150 dont une cinquantaine venue de Saint-Etienne.
Quant à la loi, elle est bafouée en permanence. A une personne qui rappelait que la loi interdit d’expulser des squatteurs au-delà de 48 heures de présence, un officier supérieur de police a répondu : « Ne vous inquiétez pas, on ne les laissera JAMAIS s’installer 48 heures. Ça, c’est notre travail. »
Non, la police ne laisse pas 48 heures, elle n’hésite pas à intervenir au bout de quelques heures sur des terrains privés sans l’accord du propriétaire. Elle intervient même au bout de 96 heures, sans le moindre scrupule.
En ce qui concerne les expulsions, la préfecture délivre maintenant des OQTF (Obligations de Quitter le Territoire Français) dès qu’un Rom qui a déjà vécu sur le sol français l’a quitté et revient. En gros, on supprime le droit de libre-circulation et on exclut les Roumains de l’Europe. Bien entendu, ce n’est que pour les roumains. Un touriste hollandais qui vient en caravane et multiplie les courts séjours, même s’il ne dépense rien en France, lui, ne sera pas inquiété…
En ce moment la police multiplie les contrôles au faciès à l’encontre des Roumains. Et qu’on ne me dise pas que les Roumains ne sont pas ciblés car les contrôles sont effectués avec un policier spécialement venu de Bucarest qui pose les questions et traduit…
Relevé d’identité, fouille des sacs, confiscation des portables pour vérifier s’ils ne sont pas volés et, enfin, questionnaire rapide pour connaître la situation administrative et la date d’entrée en France. Le tout précieusement consigné dans un petit carnet spécial.
Parfois, dans la foulée, convocation à la PAF pour constitution d’un dossier d’expulsion.
Enfin, depuis longtemps déjà, la police arrête des enfants roms. Dans le métro, dans la rue, dans les déchetteries.
Voici le témoignage d’un de ces enfants :
« Dans la déchetterie, il y avait un monsieur qui ressemblait à un clochard. Il fouillait dans les poubelles. Et puis, d’un coup, il a sauté la barrière et nous a attrapés. Il a mis son bandeau de la police au bras et nous a amenés au commissariat. Il a pris nos empreintes, comme ça, tous les doigts mais aussi la main et puis, ils nous ont pris en photo, trois photos. Après il nous a dit de cracher sur un mouchoir qu’il a mis sur la table. Après, ils nous ont mis en garde à vue, jusqu’à 11 heures du soir et puis ils nous ont emmenés dans un foyer. Ils n’ont pas voulu prévenir mes parents. »
Cet enfant à 11 ans. Il vit en France depuis 5 ans. En 8 jours, il a été expulsé quatre fois de sa maison par la police. Il se déplace la peur au ventre. Il ne va plus à l’école, il a perdu son sourire d’enfant, et son visage, marqué par ces épreuves, le fait paraître plus âgé. Il est recensé, fiché, photographié et son ADN est répertorié.
Alors je ne sais pas si la Roumanie, c’est Auschwitz, Monsieur Klarsfeld, mais je peux vous dire, et votre comparaison (2) est à cet égard bien trouvée, qu’ici, au moins pour les Roms, c’est déjà Vichy.
Philippe Alain
(1) « Il est hors de question qu’une seule famille se retrouve à la rue. Un enfant ne dort pas dehors en France en 2011 » (B. Apparu, Le monde, 20 juillet 2011)
« Jean-François Carenco s’est engagé à ce qu’aucune mère accompagnée d’enfants de moins de 10 ans ne dorme à la rue » (Le Progrès, 11 août 2011)
(2) 21 septembre 2011, Arno Klarsfeld, directeur de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) déclarait sur France Inter à propos des expulsions de Roms : « S'il n'y a pas de politique du chiffre, c'est-à-dire s'il n'y a pas d'aiguillon sur les préfets, alors les préfets ne font pas ce travail de renvoyer, non pas vers la mort, non pas vers Auschwitz… »
(Photo : Philippe Lefevbre)










