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De profundis

Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 11:37

 

Après Marcoussis (dont l’association historique, peu rancunière, proposait autrefois sur son site un lien vers l’article que j’ai consacré à la ville), c’est à Ruffec que nous allons provisoirement poser nos bagages. Cette commune de Charente répond à tous les critères tels que définis pour entrer dans la série De Profundis, consacrée à des villes ou des villages de France : elle porte un nom ridicule, n’offre aucun intérêt, ne possède rien qui puisse justifier son existence, est peuplée d’individus auxquels personne, sur le reste du territoire national ou à l’étranger, n’est apparenté et, surtout, elle est dirigée par un maire qui, bien qu’il ne soit pas membre de l’immonde UMP,  a fait de l’abjection un des piliers de sa politique communale.

 

Oui, Mesdames et Messieurs, si c’est le plus grand des hasards qui avait porté le grotesque mais très humble village de Marcoussis à ma connaissance, Ruffec est venu de lui-même se jeter sous les feux de la rampe. Rien n’évoque mieux son geste insensé que la gallinacée qui, sagement occupée sur le bas-côté d’une route départementale à sectionner quelque vers de terre tant que la chaussée est déserte, décide subitement, toutes ailes dehors, le cou agité de mouvements frénétiques, le caquètement empreint de démence, de se placer très exactement sur la trajectoire de la première automobile venue.

 

Freinerons-nous ?

 

 

Ruffec, donc, nous l’avons déjà vu, est une commune de Charente, département sis dans la région dite Poitou-Charentes. Il existe, à ma connaissance, deux Charente. L’une, celle qui nous intéresse aujourd’hui, est dite tout simplement Charente, sans qu’un autre nom soit apposé à sa suite après un de ces passionnants signes de ponctuation dits « tirets ». L’autre, tout aussi déprimante mais un brin moins fade, est baptisée Charente-Maritime. Ce qui, vous l’aurez compris par vous-même, signale qu’une partie de son territoire est baignée par une vaste étendue d’eau salée et que les week-ends n’y sont pas aussi mortels que chez sa voisine de l’est puisque l’on peut y arracher des moules à leur habitat naturel et y démembrer des crabes en rêvant de l’Amérique.

 

Ruffec, nous dit-on, est un important carrefour. Mais qui nous le dit ? Je vous le demande. Si un simple coup d’œil à une carte confirme que le patelin est bien un carrefour, rien, mais alors rien, ne suggère une quelconque importance. Seules des routes départementales s’y rejoignent et qu’est-ce qu’une route départementale sinon une voie de circulation où ne se rencontrent que des indigènes plus ou moins accueillants, plus ou moins versés dans la pratique de la langue nationale et des touristes égarés au bord de la panique. Il arrive du reste parfois, au cœur de l’été, de voir un touriste, visiblement ébranlé par une peur intense, demander à un Ruffécois qui s’est installé au bord de la route pour goûter au monde moderne qui passe devant ses yeux émerveillés comment rejoindre la normalité dans les meilleurs délais. Le plus souvent sa requête se heurte à un silence épais, d’une densité terriblement angoissante, mais la rumeur circule que les moins chanceux des égarés sont, après quelques reniflements qui traduisent le plus grand mépris, massacrés à coups de pelle et enterrés au pied des haies.

Par prudence, et en l’absence d’un démenti officiel des autorités, nous tiendrons celle-ci pour vraie.

De toute façon, si elle ne comportait pas un fond de vérité, les pouvoirs n’auraient jamais ordonné la construction d’une déviation, très clairement signalisée, qui évite aux allochtones la traversée de l’inquiétant patelin.

 

Ruffec possède aussi une gare mais, toujours par mesure de prudence, celle-ci est principalement desservie par des TGV. C'est-à-dire par des trains capables de pousser à plus de 330 km/h en cas d’attaque inopinée. C’est là, hormis l’avion, l’hélicoptère et la montgolfière, le seul et unique moyen de traverser le village en évitant les coups de pelles derrière les oreilles.

 

Il est également intéressant de noter que la rivière locale, la Péruse, s’assèche volontairement durant sa traversée de la commune et ne redevient cours d’eau (sous un autre nom, me semble-t-il) qu’une fois les frontières franchies, quelques centaines de mètres après le château. Ce phénomène qui, d’une certaine manière, s’apparente à un suicide est unique en France. En tous cas, il est sacrément louche et rudement bizarre. Pour ne pas dire bougrement suspect et méchamment anormal.

 

Le climat de Ruffec, plus que malsain, est parfaitement délétère. Quand il n’y pleut pas, il y bruine et, quand il n’y bruine pas, il y pleut comme vache qui pisse. A la fin de l’année, les habitants les plus grands y pataugent dans 85 cm d’eau. Les plus petits y flottent, parfois le ventre en l’air.

Ne nous leurrons pas et ne nous laissons pas leurrer : si, sur le site web de la mairie, le conseil municipal nous vante les 1 900 heures annuelles d’ensoleillement, c’est uniquement pour ne pas avoir à avouer la triste vérité : 1 900 heures d’ensoleillement sont le pathétique pendant de 6 860 heures d’obscurité une année normale et de 6 884 heures lors d’une année bissextile. C’est du reste à cause de ce déséquilibre que les habitants, au fil des siècles, sont devenus nyctalopes. Comme l’explique un biologiste qui s’est autrefois rendu à Ruffec, malgré les supplications de son entourage, c’était ça ou la cécité.

 

Pour en finir avec la géographie de Ruffec, penchons-nous quelques instants sur sa végétation. Ce sera d’autant plus rapide que celle-ci se résume à du maïs. Selon l’encyclopédie que j’ai consultée, le maïs « a conquis tous les terrains, du fond des vallées aux plateaux calcaires » et rien ne laisse à penser qu’un seul arbre ait survécu à la folle conquête. En tous cas, il est très clairement mentionné que le maïs a eu la peau aussi bien des légumes que l’on cultivait autrefois à Ruffec que du bétail que l’on y élevait. Une photo de la place de l’hôtel de ville montre bien deux petits arbres particulièrement débiles à droite et à gauche du bâtiment principal mais, compte tenu de ce que nous savons, nous pouvons en conclure sans grand risque d’erreur qu’ils ont été donnés à la ville par des associations caritatives extérieures à la commune.

 

Ruffec hv

 

 

Ruffec, nous assure-t-on, « depuis plus de 1 000 ans, se veut cité passante ». Le mensonge est patent : depuis la construction de la déviation en 1977, plus personne, hormis les égarés que l’on accueille parfois à coups de pelle, ne passe intra-muros. Et de tous ceux qui tentent le coup, beaucoup finissent in humus et contribuent ainsi à la santé éclatante des haies et du maïs.

 

La commune de Ruffec, selon des annales auxquelles il serait toutefois ridicule de porter trop de crédit, serait née en 963 lorsque le roi Lothaire, un beau petit gars malheureusement en conflit avec presque tout le monde, fit don d’un terrain à un certain Guillaume Taillefer II pour le remercier d’avoir massacré des Normands – et violé leurs girondes épouses et leurs filles de plus de dix ans – avec un enthousiasme jamais démenti.

Dès lors, l’histoire de Ruffec ressemble fort aux tribulations d’une nymphomane que s’échangent des joueurs de rugby au terme d’une troisième mi-temps passablement alcoolisée. On se la passe de main de main, on se la donne, on se la vend, on en use, on en abuse sans qu’elle ne trouve jamais rien à y redire ni n’émette la moindre protestation. Des Taillefer aux seigneurs de Marcillac, des seigneurs de Marcillac aux Volvire, des Volvire aux Saint-Simon, de ceux-ci aux Valentinois et de ceux-là aux De Broglie, Ruffec ouvre grand ses cuisses et satisfait ses maîtres successifs jusqu’à que, très vite, la lassitude ait raison de leur désir premier.

 

Il faut attendre le XIXe siècle pour que les habitants songent enfin à se doter d’une route puis, saisis d’un optimisme délirant, d’une gare ferroviaire. Las, c’est trop tard. Personne d’extérieur à la région ne viendra plus prendre, reprendre et revendre cette localité autrefois si consentante et ouverte. Malgré les nouvelles voies qu’elle exhibe fièrement, elle n’est plus pénétrable. C’est de ce rejet, de cet abandon, du reste, que naitra la tradition qui consiste à fracasser le crâne des étrangers égarés.

 

Le Ruffec moderne, pour autant qu’un tel adjectif ne soit pas usurpé, compte aujourd’hui environ 3 500 habitants contre presque 4 300 en 1975, deux ans avant l’ouverture de la déviation qui le condamna à une autarcie presque totale. Condamnés au vieillissement, à la consanguinité, à la violence et à une alimentation qui se résume à du maïs, les habitants semblent tomber comme des mouches assommées à coups de pelle.

 

La natalité, bien sûr, souffre de cette situation et la pyramide des âges, pour ressembler véritablement à une pyramide, demande à ce que l’on retourne la feuille. Autrement dit, il y a nettement plus de vieux que de jeunes parmi les Ruffécois. Si, tous sexes confondus, les plus de 75 ans représentent plus de 33 % de la population totale, les moins de 14 ans ne sont que 13 % et, hormis au moment des étrennes grâce auxquelles ils achètent en douce des cigarettes, ce ne doit pas être amusant pour eux. Mais on trouve plus inquiétant encore dès lors que l’on s’aventure dans le détail des épouvantables statistiques : les femmes de 15 à 29 ans, c'est-à-dire celles biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander, ne comptent pour 15 % du total de la population femelle tandis que celles de plus de 60 ans, autrement dit les mégères en âge de se plaindre plusieurs fois par semaine du tapage nocturne auprès de la gendarmerie locale et de répandre les pires rumeurs, sont… tenez-vous bien… 41 %. Brrr.

 

Vous comprendrez qu’avec une population aussi vieillissante, il ne se passe pas grand-chose à Ruffec en termes de vie sociale qui implique autre chose que des après-midis tricots et des promenades à petits pas comptés le long de la rivière asséchée. Le Foyer des aînés, qui n’est pas un lieu où l’on incinère les vieux mais une association où l’on vient comparer les photos de ses petits-enfants et ses maladies, est d’ailleurs une des organisations les plus florissantes de la commune. Et ce n’est pas un hasard si elle est sise au 20, rue de l’hôpital.

Egalement très fréquentée par les vieux, mais très peu par les femmes locales biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander, est l’Association des amis de l’église St André. Ce groupe est d’autant plus important dans la vie locale que, si je dois en croire encyclopédie et dépliants touristiques, le parvis de ce temple, c'est-à-dire l’espace vide devant sa porte ouest, est le lieu le plus significatif de Ruffec, celui qui lui confère une certaine notoriété jusqu’à 50 kilomètres à la ronde. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des afficionados venir l’arpenter de long en large en s’esbaudissant devant sa sublime vacuité ou d’entendre, à l’issue d’un repas de famille exclusivement composé de maïs, l’un des convives proposer sur un ton graveleux : « Et si nous allions arpenter l’espace vide devant l’église ? ». Ce qui, inévitablement, lui assure un franc succès, surtout si n’était présente au repas aucune de ces Ruffécoises biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels par jour et d’en redemander.

 

Ruffec eglise

 

Compte tenu de la déviation qui les a relégués hors du monde dans lequel vous et moi évoluons et du peu de désir qu’ont les Ruffécois de découvrir ce qui se passe au-delà de leurs champs de maïs, il n’est pas étonnant que peu d’entre eux se soient illustrés aux cours des âges.

Les annales évoquent un certain Fernand de Béhagle et l’affublent du titre d’explorateur mais les Maures, à qui on ne la fait pas, ayant vite découvert que derrière cette façade en trompe-l’œil se cachait un vulgaire colon venu piller leurs ressources, le mirent à mort avant qu’il ait eu le temps d’emporter tout le sable du désert de notre côté de la Méditerranée.

Plus chanceux, Paul Chauvet réussit à dévaliser l’Indochine puis l’Afrique et à ne pas finir dans une marmite, cuisiné à l’équatoriale avec des fèves de cacao. Il mourut en France à l’âge de 103 ans, après avoir considérablement grevé le budget de sa caisse de retraite.

Reste enfin, dans ce panthéon ruffécois où peu de héros se pressent, l’actrice Anne Charrier, la seule célébrité locale qui ne prend pas mais donne généreusement. Quoique déjà âgée de 37 ans, elle appartient encore indéniablement à cette catégorie de femmes biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander. Sans compter qu’on l’imagine très mal sur le bord d’une route départementale armée d’une pelle tant elle ressemble à l’auto-stoppeuse idéale.

 

Anne-Charrier

 

 

J’ai précisé, dans l’introduction, que Ruffec était venu se jeter sous les feux de la rampe. Mais, à défaut d’être parfaitement honnête dans ma relation du passé et du présent de cette abracadabrante bourgade, permettez-moi d’être incomparablement scrupuleux : ce n’est pas la population dans son entier, satisfaite de son anonymat et de sa non-contribution à l’illustre histoire de France, qui s’est jetée sur l’autel de la gloire médiatique mais uniquement son maire.

 

Confronté à l’appauvrissement de ses administrés et à des impayés à la cantine scolaire, celui-ci a mis en place une audacieuse politique qui consiste à humilier gravement les enfants afin que leurs parents, surtout ceux qui sont fauchés comme les maïs, trouvent au fond d’eux-mêmes les ressources qui leur permettront d’inventer de l’argent.

La méthode est simple : un écran, placé à l’entrée de la cantine et consultable par tous, révèle, sous forme d’un petit ourson rouge en vis-à-vis du nom des enfants, quels sont ceux dont les parents ne se sont pas acquittés de leur facture.

Les oursons verts, à savoir les mômes dont les parents ont payé à l’avance, se font fort, puisqu’ils sont des mômes, de charrier les oursons rouges avec cette cruauté particulière à l’enfance et de les faire se sentir plus bas que terre. En d’autres termes, le maire, que je suppose intelligent et conscient de la portée de ses actes, utilise délibérément des enfants contre d’autres enfants pour atteindre les parents.

 

J’ai d’abord pensé que c’était là le degré zéro de la politique, qu’il était impossible de faire plus abject. Puis j’ai réfléchi et il m’est venu à l’esprit que le maire de Ruffec et son conseil municipal auraient pu imaginer des approches plus humiliantes ou plus définitives : obliger les parents pauvres à coudre un ourson rouge sur les vêtements de leurs enfants ou engager la population pas encore touchée par la crise économique à attaquer à coups de pelle ceux de leurs concitoyens pour qui le mois a vingt jours de trop.

 

 

Bon, je vous ai entrainés dans une exploration périlleuse, certes, mais vous ne pouvez pas nier que je vous en ai ramenés sains et saufs, bien que mentalement bouleversés. Il ne fait non plus aucun doute que le cas de Ruffec a été traité avec la même impartialité et le même sérieux que celui de Marcoussis, l’effrayante ville fantôme que nous avions visité en juin 2011.

 

Logo Ruffec

Par Sergeant Pepper - Publié dans : De profundis
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Dimanche 12 juin 2011 7 12 /06 /Juin /2011 16:28

 

Nous allons, dans les semaines qui viennent, faire un tour de France de bleds dont personne de sensé n’a rien à foutre, hormis les habitants desdits bleds, bien sûr. Mais, sensés, eux ne le sont pas. S’ils l’étaient un tant soit peu, vous pensez bien qu’ils habiteraient ailleurs.

 

Ces trous sur lesquels nous allons nous pencher seront choisis avec la plus parfaite impartialité par votre serviteur. Cependant, pour être retenus, les lieux que nous allons étudier devront répondre à quelques critères simples mais intangibles dont, entre autres, avoir un nom ridicule, n’offrir aucun intérêt, ne rien posséder qui puisse, d’une manière ou d’une autre, justifier leur existence, être peuplé d’habitants auxquels personne n’est apparenté et, si possible, avoir un taux de suicides élevé.

 

Cet exercice n’aura pas, bien sûr, pour objectif de mettre ces lieux en valeur mais, bien au contraire, de faire comprendre au lecteur que s’ils disparaissaient de la surface de la terre du jour au lendemain ou si, dans un accès de lucidité, leurs habitants décidaient de se suicider collectivement, cela n’aurait aucune incidence notable sur l’histoire de France, la rotation de la terre et ma bonne ou ma mauvaise humeur.

 

Pour chacun de ces gouffres obscurs, nous étudierons, dans la mesure où des données,  crédibles ou non, seront disponibles, la géographie, la toponymie, l’histoire, la démographie, l’administration, la politique, la vie quotidienne, l’économie, la culture et les habitants morts dont les habitants encore vivants sont persuadés, souvent à tort, qu’ils ont été célèbres et ont réalisé un ou plusieurs trucs qui valaient la peine d’être réalisés.


 

Aujourd’hui, et je jure que c’est le plus fâcheux des hasards qui m’a mis sur les traces de cet immonde patelin, nous allons autopsier Marcoussis, ville fantôme de l’Essonne, un département parfaitement imbuvable où j’espère ne jamais mettre les pieds.

 

 

Marcoussis, comme si ce n’était déjà pas assez qu’elle soit affublée d’un des noms les plus grotesques de France, est une localité arrosée par une rivière au sobriquet tout aussi inepte : la Sallemouille. Fort heureusement, ce cours d’eau, autrefois appelé Gadanine pour des raisons qui dépassent très certainement tout entendement, ne dépasse guère les 16 kilomètres de long et peu de gens ont donc à subir sa présence. D’un autre côté, puisque cette Sallemouille ne coule que dans le département de l’Essonne et ne vient pas ridiculiser d’autres régions de France, force est de reconnaitre que nous nous moquons du nombre de gens qui sont tenus de vivre sur ses berges.

 

Il est également intéressant de noter, car cela contribue très certainement au climat délétère ambiant, que Marcoussis ne se situe qu’à 25 kilomètres de Paris. Or, comme chacun le sait, il ne se rencontre pas de gens décents à moins de 200 bornes de l’ignoble fourmilière qui nous sert de capitale.

 

Voilà pour un aperçu géographique de Marcoussis. Entrons maintenant dans le détail de son mauvais karma.

 

Cela peut paraitre fort surprenant, d’autant plus que c’est assurément fort surprenant, mais il se pourrait bien que les Marcoussissiens soient, dans leur immense majorité et malgré leur inutilité pour la nation, de braves gens. J’en veux pour preuve un fait marquant de leur histoire récente : en 2008, lors des élections municipales, ils ont mis une branlée d’anthologie à cette saloperie d’UMP en élisant, dès le premier tour, avec 72,38 % des voix, un gauchiste barbu et fonctionnaire du nom d’Olivier Thomas.

Il faut cependant tempérer ce haut fait d’armes et ne pas prendre les autochtones pour plus braves et pour plus cohérents qu’ils ne sont car, un an auparavant, ils avaient majoritairement voté pour Nicolas Sarkozy. Du reste, j’ose espérer qu’aujourd’hui encore, et plus que jamais, ils en font des cauchemars qui les laissent pantelants.

 

Mais que les Marcoussissiens ne sachent absolument pas ce qu’ils veulent, du service public ou de la dictature du marché, ne devraient surtout pas surprendre ceux d’entre nous – c’est-à-dire presque personne – qui ont quelques connaissances en toponymie. Voyez-vous, ces gens-là n’ont, pendant des siècles, jamais réussi à choisir un nom pour leur peuplement et à s’y tenir. Ils ont tour à tour hésité entre Marcocincto, Marcolciis, Marcocium et Marcoussy et, sans les révolutionnaires pour mettre, en 1793, bon ordre à cette valse des noms, vous pouvez être certains qu’ils en seraient encore à inventer des déclinaisons toutes plus stupides les unes que les autres.

 

L’histoire de Marcoussis, sur laquelle je ne saurais m’attarder puisqu’elle tient tout entière sur un timbre-poste longuement mâchouillé par un Saint-Bernard, est ce qui, à ma vaste connaissance, se rapproche le plus d’une non-histoire. Depuis l’aube des temps, voici un lieu où il ne s’est rien passé, hormis la chute des feuilles en automne. Et encore, aucun manuscrit ne l’atteste.

Un type qui creusait aurait bien trouvé un polissoir très ancien sur un coteau sud de la vallée mais rien ne permet d’affirmer qu’il ne soit pas tombé d’un chariot de passage malencontreusement déséquilibré par un nid-de-poule.

Il semblerait également que, dans une chartre datant de 854, Charles le Chauve mentionne le lieu mais, personnellement, je n’ai aucune confiance dans ce gros con d’origine allemande qui, durant son règne, n’a rien fait d’autre que la guerre et qu’il a fallu empoisonner pour mettre fin aux massacres.

En fait, pour se construire un semblant d’histoire, Marcoussis n’a d’autre solution que de mentionner, dans ses maigres annales, l’implantation d’un laboratoire d’Alcatel (qui, déprimé, a fini par quitter les lieux sans même emporter les bâtiments) et le passage du Tour de France en 2007, l’année même où ces idiots ont contribué à porter Nicolas Sarkozy au pouvoir.

 

En ce qui concerne le climat, Marcoussis n’est guère plus gâté que dans tous les autres domaines. En vérité, cette commune est tellement peu gâtée et tellement impropre à la santé d’humains normaux, c’est-à-dire de non-Marcoussissiens, que je me sens dans l’obligation de vous fournir les données précises afin d’être certain que vous allez me croire.

 

Marcoussis

 

Ces données, que je vais interpréter pour vous en me concentrant sur les moyennes annuelles, nous apprennent quatre choses : il fait toujours froid, il ne fait jamais chaud, il fait plus souvent nuit que jour et, à la fin de l’année, on patauge dans presque 60 cm de flotte.

Je ne dispose d’aucune statistique sur le nombre annuel de pneumonies et de phtisies mais je ne serais pas surpris qu’il soit deux ou trois fois supérieur à la moyenne nationale. Sans compter qu’avec des conditions aussi propices, il doit y vivre un nombre tout à fait extravagant de rats.

 

Autrefois village maraîcher, Marcoussis a définitivement tourné la page du bon sens en abandonnant la culture des légumes pour l’industrie et les services. On raconte que, dans la première moitié du 20e siècle, ses tomates et ses fraises, bien que dégueulasses par rapport à celles que l’on cultive encore chez moi, étaient parmi les meilleures de la région. Cela n’est pas une référence, certes, mais les Parisiens en raffolaient tant qu’ils achetaient toute la production.

Aujourd’hui, tout cela est bel et bien fini. Emporté par un vent mauvais et des tendances venues de Paris, Marcoussis a renié la nature. Et en reniant la nature, la commune s’est privée du peu d’âme qu’elle n’ait jamais eue. Et ce n’est pas la Fête de la fraise que l’on organise tous les ans qui changera quoi que ce soit. D’autant moins que cette fraise que l’on célèbre au mois de juin ne pousse plus à Marcoussis depuis 30 ans. Je ne serais du reste pas étonné que ce soit devant une fraise espagnole que ces gueux se prosternent.

 

La culture à Marcoussis est à l’image de sa rivière, de son histoire, de son climat et de sa fraise. Que dis-je ! La culture à Marcoussis est en adéquation parfaite avec tout le reste. Histoire de ne pas vous faire périr d’ennui, je n’en retiendrai que les principales manifestations : la course de caisses à savon, le tournoi de cartes de l’association des commerçants et le carnaval, au cours duquel les participants, ivres morts, mettent plusieurs heures à parcourir quelques centaines de mètres, trop occupés qu’ils sont à vomir leurs âmes devant toutes les maisons des riverains.

A noter, toujours dans le domaine de la culture, qu’il existe une association historique dont le but consiste, évidemment, à faire connaitre l’histoire de la ville. La rumeur dit que personne d’extérieur au village n’a jamais émis le souhait d’en savoir plus sur ce qui ne s’est jamais passé à Marcoussis. Cela n’empêche cependant pas les membres de l’association de discuter âprement sur l’origine du polissoir que nous avons évoqué dans un paragraphe précédent. Mais seule une minorité parmi les trois membres actifs ose évoquer ouvertement un accident consécutif au passage d’un chariot dans un nid-de-poule.

 

Comme tous les bleds de France, Marcoussis est bien évidemment affublée d’une église. Celle-ci, fort curieusement pour un lieu figé dans son confit, porte le nom d’une catin joyeuse et mouillée qui savait vivre et se taper la cloche entre deux disciples : Marie-Madeleine.

 

Marcoussis1

 

Marcoussis, malgré son lourd passif et son stupéfiant manque d’intérêt, n’en conserve pas moins des velléités d’ouverture sur l’extérieur et a développé des jumelages avec trois villes qui comptent elles aussi parmi ce qui se fait de pire dans leurs pays respectifs : Bérégadougou (Burkina Faso), Mariánské Lázně (République tchèque) et Waldassen (Germanie).

 

Aucun personnage digne ne serait-ce que d’un entrefilet dans France Soir ou tout autre torchon n’est jamais né ici et la commune en est réduite, pour se faire mousser, à signaler le passage dans ses murs de Jean-Jacques Rousseau et de Jean-Baptiste Corot. Pourtant l’un et l’autre ne se sont jamais arrêtés à Marcoussis que pour pisser.

On nous vante aussi un certain Aymar de La Baume Pluvinel, astronome, mais lui, c’était Tahiti et le Cantal qu’il aimait vraiment. D’ailleurs, pour bien marquer sa préférence, c’est chez moi et non à Marcoussis qu’il a choisi d’être enterré.

 

Personne ne sera étonné d’apprendre que je n’ai pu trouver aucun chiffre sur les suicides. A mon avis, cette information est tellement sensible que le maire doit se réjouir tous les jours d’avoir investi dans un broyeur de documents de fabrication japonaise.

 

 

Bon, voilà pour notre première étape sur ce tour de France des bleds dont on pourrait aisément se passer si seulement nos politiques faisaient montre d’un brin de volonté et décidaient de mettre enfin le holà au gâchis et à la gabegie.

Je ne doute pas une seconde que notre second arrêt sera aussi peu passionnant que le premier. Mais si je ne sais pas encore où il aura lieu, je puis d'ores et déjà garantir qu'il sera traité avec le même sérieux et la même impartialité que ce Marcoussis que nous sommes maintenant très heureux de quitter sains et saufs.

 

Marcoussis2

Par Sergeant Pepper - Publié dans : De profundis
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Jabeur

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Free Jabeur-copie-1 

 

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Hamza

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