Après Marcoussis (dont l’association historique, peu rancunière, proposait autrefois sur son site un lien vers l’article que j’ai consacré à la ville), c’est à Ruffec que nous allons provisoirement poser nos bagages. Cette commune de Charente répond à tous les critères tels que définis pour entrer dans la série De Profundis, consacrée à des villes ou des villages de France : elle porte un nom ridicule, n’offre aucun intérêt, ne possède rien qui puisse justifier son existence, est peuplée d’individus auxquels personne, sur le reste du territoire national ou à l’étranger, n’est apparenté et, surtout, elle est dirigée par un maire qui, bien qu’il ne soit pas membre de l’immonde UMP, a fait de l’abjection un des piliers de sa politique communale.
Oui, Mesdames et Messieurs, si c’est le plus grand des hasards qui avait porté le grotesque mais très humble village de Marcoussis à ma connaissance, Ruffec est venu de lui-même se jeter sous les feux de la rampe. Rien n’évoque mieux son geste insensé que la gallinacée qui, sagement occupée sur le bas-côté d’une route départementale à sectionner quelque vers de terre tant que la chaussée est déserte, décide subitement, toutes ailes dehors, le cou agité de mouvements frénétiques, le caquètement empreint de démence, de se placer très exactement sur la trajectoire de la première automobile venue.
Freinerons-nous ?
Ruffec, donc, nous l’avons déjà vu, est une commune de Charente, département sis dans la région dite Poitou-Charentes. Il existe, à ma connaissance, deux Charente. L’une, celle qui nous intéresse aujourd’hui, est dite tout simplement Charente, sans qu’un autre nom soit apposé à sa suite après un de ces passionnants signes de ponctuation dits « tirets ». L’autre, tout aussi déprimante mais un brin moins fade, est baptisée Charente-Maritime. Ce qui, vous l’aurez compris par vous-même, signale qu’une partie de son territoire est baignée par une vaste étendue d’eau salée et que les week-ends n’y sont pas aussi mortels que chez sa voisine de l’est puisque l’on peut y arracher des moules à leur habitat naturel et y démembrer des crabes en rêvant de l’Amérique.
Ruffec, nous dit-on, est un important carrefour. Mais qui nous le dit ? Je vous le demande. Si un simple coup d’œil à une carte confirme que le patelin est bien un carrefour, rien, mais alors rien, ne suggère une quelconque importance. Seules des routes départementales s’y rejoignent et qu’est-ce qu’une route départementale sinon une voie de circulation où ne se rencontrent que des indigènes plus ou moins accueillants, plus ou moins versés dans la pratique de la langue nationale et des touristes égarés au bord de la panique. Il arrive du reste parfois, au cœur de l’été, de voir un touriste, visiblement ébranlé par une peur intense, demander à un Ruffécois qui s’est installé au bord de la route pour goûter au monde moderne qui passe devant ses yeux émerveillés comment rejoindre la normalité dans les meilleurs délais. Le plus souvent sa requête se heurte à un silence épais, d’une densité terriblement angoissante, mais la rumeur circule que les moins chanceux des égarés sont, après quelques reniflements qui traduisent le plus grand mépris, massacrés à coups de pelle et enterrés au pied des haies.
Par prudence, et en l’absence d’un démenti officiel des autorités, nous tiendrons celle-ci pour vraie.
De toute façon, si elle ne comportait pas un fond de vérité, les pouvoirs n’auraient jamais ordonné la construction d’une déviation, très clairement signalisée, qui évite aux allochtones la traversée de l’inquiétant patelin.
Ruffec possède aussi une gare mais, toujours par mesure de prudence, celle-ci est principalement desservie par des TGV. C'est-à-dire par des trains capables de pousser à plus de 330 km/h en cas d’attaque inopinée. C’est là, hormis l’avion, l’hélicoptère et la montgolfière, le seul et unique moyen de traverser le village en évitant les coups de pelles derrière les oreilles.
Il est également intéressant de noter que la rivière locale, la Péruse, s’assèche volontairement durant sa traversée de la commune et ne redevient cours d’eau (sous un autre nom, me semble-t-il) qu’une fois les frontières franchies, quelques centaines de mètres après le château. Ce phénomène qui, d’une certaine manière, s’apparente à un suicide est unique en France. En tous cas, il est sacrément louche et rudement bizarre. Pour ne pas dire bougrement suspect et méchamment anormal.
Le climat de Ruffec, plus que malsain, est parfaitement délétère. Quand il n’y pleut pas, il y bruine et, quand il n’y bruine pas, il y pleut comme vache qui pisse. A la fin de l’année, les habitants les plus grands y pataugent dans 85 cm d’eau. Les plus petits y flottent, parfois le ventre en l’air.
Ne nous leurrons pas et ne nous laissons pas leurrer : si, sur le site web de la mairie, le conseil municipal nous vante les 1 900 heures annuelles d’ensoleillement, c’est uniquement pour ne pas avoir à avouer la triste vérité : 1 900 heures d’ensoleillement sont le pathétique pendant de 6 860 heures d’obscurité une année normale et de 6 884 heures lors d’une année bissextile. C’est du reste à cause de ce déséquilibre que les habitants, au fil des siècles, sont devenus nyctalopes. Comme l’explique un biologiste qui s’est autrefois rendu à Ruffec, malgré les supplications de son entourage, c’était ça ou la cécité.
Pour en finir avec la géographie de Ruffec, penchons-nous quelques instants sur sa végétation. Ce sera d’autant plus rapide que celle-ci se résume à du maïs. Selon l’encyclopédie que j’ai consultée, le maïs « a conquis tous les terrains, du fond des vallées aux plateaux calcaires » et rien ne laisse à penser qu’un seul arbre ait survécu à la folle conquête. En tous cas, il est très clairement mentionné que le maïs a eu la peau aussi bien des légumes que l’on cultivait autrefois à Ruffec que du bétail que l’on y élevait. Une photo de la place de l’hôtel de ville montre bien deux petits arbres particulièrement débiles à droite et à gauche du bâtiment principal mais, compte tenu de ce que nous savons, nous pouvons en conclure sans grand risque d’erreur qu’ils ont été donnés à la ville par des associations caritatives extérieures à la commune.
Ruffec, nous assure-t-on, « depuis plus de 1 000 ans, se veut cité passante ». Le mensonge est patent : depuis la construction de la déviation en 1977, plus personne, hormis les égarés que l’on accueille parfois à coups de pelle, ne passe intra-muros. Et de tous ceux qui tentent le coup, beaucoup finissent in humus et contribuent ainsi à la santé éclatante des haies et du maïs.
La commune de Ruffec, selon des annales auxquelles il serait toutefois ridicule de porter trop de crédit, serait née en 963 lorsque le roi Lothaire, un beau petit gars malheureusement en conflit avec presque tout le monde, fit don d’un terrain à un certain Guillaume Taillefer II pour le remercier d’avoir massacré des Normands – et violé leurs girondes épouses et leurs filles de plus de dix ans – avec un enthousiasme jamais démenti.
Dès lors, l’histoire de Ruffec ressemble fort aux tribulations d’une nymphomane que s’échangent des joueurs de rugby au terme d’une troisième mi-temps passablement alcoolisée. On se la passe de main de main, on se la donne, on se la vend, on en use, on en abuse sans qu’elle ne trouve jamais rien à y redire ni n’émette la moindre protestation. Des Taillefer aux seigneurs de Marcillac, des seigneurs de Marcillac aux Volvire, des Volvire aux Saint-Simon, de ceux-ci aux Valentinois et de ceux-là aux De Broglie, Ruffec ouvre grand ses cuisses et satisfait ses maîtres successifs jusqu’à que, très vite, la lassitude ait raison de leur désir premier.
Il faut attendre le XIXe siècle pour que les habitants songent enfin à se doter d’une route puis, saisis d’un optimisme délirant, d’une gare ferroviaire. Las, c’est trop tard. Personne d’extérieur à la région ne viendra plus prendre, reprendre et revendre cette localité autrefois si consentante et ouverte. Malgré les nouvelles voies qu’elle exhibe fièrement, elle n’est plus pénétrable. C’est de ce rejet, de cet abandon, du reste, que naitra la tradition qui consiste à fracasser le crâne des étrangers égarés.
Le Ruffec moderne, pour autant qu’un tel adjectif ne soit pas usurpé, compte aujourd’hui environ 3 500 habitants contre presque 4 300 en 1975, deux ans avant l’ouverture de la déviation qui le condamna à une autarcie presque totale. Condamnés au vieillissement, à la consanguinité, à la violence et à une alimentation qui se résume à du maïs, les habitants semblent tomber comme des mouches assommées à coups de pelle.
La natalité, bien sûr, souffre de cette situation et la pyramide des âges, pour ressembler véritablement à une pyramide, demande à ce que l’on retourne la feuille. Autrement dit, il y a nettement plus de vieux que de jeunes parmi les Ruffécois. Si, tous sexes confondus, les plus de 75 ans représentent plus de 33 % de la population totale, les moins de 14 ans ne sont que 13 % et, hormis au moment des étrennes grâce auxquelles ils achètent en douce des cigarettes, ce ne doit pas être amusant pour eux. Mais on trouve plus inquiétant encore dès lors que l’on s’aventure dans le détail des épouvantables statistiques : les femmes de 15 à 29 ans, c'est-à-dire celles biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander, ne comptent pour 15 % du total de la population femelle tandis que celles de plus de 60 ans, autrement dit les mégères en âge de se plaindre plusieurs fois par semaine du tapage nocturne auprès de la gendarmerie locale et de répandre les pires rumeurs, sont… tenez-vous bien… 41 %. Brrr.
Vous comprendrez qu’avec une population aussi vieillissante, il ne se passe pas grand-chose à Ruffec en termes de vie sociale qui implique autre chose que des après-midis tricots et des promenades à petits pas comptés le long de la rivière asséchée. Le Foyer des aînés, qui n’est pas un lieu où l’on incinère les vieux mais une association où l’on vient comparer les photos de ses petits-enfants et ses maladies, est d’ailleurs une des organisations les plus florissantes de la commune. Et ce n’est pas un hasard si elle est sise au 20, rue de l’hôpital.
Egalement très fréquentée par les vieux, mais très peu par les femmes locales biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander, est l’Association des amis de l’église St André. Ce groupe est d’autant plus important dans la vie locale que, si je dois en croire encyclopédie et dépliants touristiques, le parvis de ce temple, c'est-à-dire l’espace vide devant sa porte ouest, est le lieu le plus significatif de Ruffec, celui qui lui confère une certaine notoriété jusqu’à 50 kilomètres à la ronde. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des afficionados venir l’arpenter de long en large en s’esbaudissant devant sa sublime vacuité ou d’entendre, à l’issue d’un repas de famille exclusivement composé de maïs, l’un des convives proposer sur un ton graveleux : « Et si nous allions arpenter l’espace vide devant l’église ? ». Ce qui, inévitablement, lui assure un franc succès, surtout si n’était présente au repas aucune de ces Ruffécoises biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels par jour et d’en redemander.
Compte tenu de la déviation qui les a relégués hors du monde dans lequel vous et moi évoluons et du peu de désir qu’ont les Ruffécois de découvrir ce qui se passe au-delà de leurs champs de maïs, il n’est pas étonnant que peu d’entre eux se soient illustrés aux cours des âges.
Les annales évoquent un certain Fernand de Béhagle et l’affublent du titre d’explorateur mais les Maures, à qui on ne la fait pas, ayant vite découvert que derrière cette façade en trompe-l’œil se cachait un vulgaire colon venu piller leurs ressources, le mirent à mort avant qu’il ait eu le temps d’emporter tout le sable du désert de notre côté de la Méditerranée.
Plus chanceux, Paul Chauvet réussit à dévaliser l’Indochine puis l’Afrique et à ne pas finir dans une marmite, cuisiné à l’équatoriale avec des fèves de cacao. Il mourut en France à l’âge de 103 ans, après avoir considérablement grevé le budget de sa caisse de retraite.
Reste enfin, dans ce panthéon ruffécois où peu de héros se pressent, l’actrice Anne Charrier, la seule célébrité locale qui ne prend pas mais donne généreusement. Quoique déjà âgée de 37 ans, elle appartient encore indéniablement à cette catégorie de femmes biologiquement capables d’avoir plusieurs rapports sexuels dans la journée et d’en redemander. Sans compter qu’on l’imagine très mal sur le bord d’une route départementale armée d’une pelle tant elle ressemble à l’auto-stoppeuse idéale.
J’ai précisé, dans l’introduction, que Ruffec était venu se jeter sous les feux de la rampe. Mais, à défaut d’être parfaitement honnête dans ma relation du passé et du présent de cette abracadabrante bourgade, permettez-moi d’être incomparablement scrupuleux : ce n’est pas la population dans son entier, satisfaite de son anonymat et de sa non-contribution à l’illustre histoire de France, qui s’est jetée sur l’autel de la gloire médiatique mais uniquement son maire.
Confronté à l’appauvrissement de ses administrés et à des impayés à la cantine scolaire, celui-ci a mis en place une audacieuse politique qui consiste à humilier gravement les enfants afin que leurs parents, surtout ceux qui sont fauchés comme les maïs, trouvent au fond d’eux-mêmes les ressources qui leur permettront d’inventer de l’argent.
La méthode est simple : un écran, placé à l’entrée de la cantine et consultable par tous, révèle, sous forme d’un petit ourson rouge en vis-à-vis du nom des enfants, quels sont ceux dont les parents ne se sont pas acquittés de leur facture.
Les oursons verts, à savoir les mômes dont les parents ont payé à l’avance, se font fort, puisqu’ils sont des mômes, de charrier les oursons rouges avec cette cruauté particulière à l’enfance et de les faire se sentir plus bas que terre. En d’autres termes, le maire, que je suppose intelligent et conscient de la portée de ses actes, utilise délibérément des enfants contre d’autres enfants pour atteindre les parents.
J’ai d’abord pensé que c’était là le degré zéro de la politique, qu’il était impossible de faire plus abject. Puis j’ai réfléchi et il m’est venu à l’esprit que le maire de Ruffec et son conseil municipal auraient pu imaginer des approches plus humiliantes ou plus définitives : obliger les parents pauvres à coudre un ourson rouge sur les vêtements de leurs enfants ou engager la population pas encore touchée par la crise économique à attaquer à coups de pelle ceux de leurs concitoyens pour qui le mois a vingt jours de trop.
Bon, je vous ai entrainés dans une exploration périlleuse, certes, mais vous ne pouvez pas nier que je vous en ai ramenés sains et saufs, bien que mentalement bouleversés. Il ne fait non plus aucun doute que le cas de Ruffec a été traité avec la même impartialité et le même sérieux que celui de Marcoussis, l’effrayante ville fantôme que nous avions visité en juin 2011.








