Nous n’avons pas parlé de ce perdant en perdition depuis des semaines, sinon des mois. Lors de notre dernière rencontre, vous vous en souvenez peut-être, il errait dans Hué, l’ancienne capitale impériale du Vietnam. Ses carnets de voyage, inévitablement petits et reliés de noir, ne donnent que peu d’informations sur le temps qu’il passa dans cette ville et sur ce qu’il y fit pour passer le temps. Cependant, tout porte à croire qu’il ne s’éloigna jamais de la Rivière des parfums et des gargotes qui la bordaient et la bordent peut-être toujours. De Hué, il ne connaissait rien d’autre.
Je sais, puisqu’il me le raconta lui-même quelques années plus tard lorsque nous nous rencontrâmes dans un quartier de Bangkok où il avait ses habitudes et où j’avais également les miennes, que l’eau exerça toujours sur lui une profonde attraction. Il ne cessait d’en parler et ramenait tout à cela, surtout quand il n’en avait pas bu une seule goutte depuis des jours : « As-tu remarqué, Pepper, que rien ne ressemble plus à une rivière qu’une voie ferrée, surtout lorsqu’elle traverse une gare où les quais ont des airs de berges ? », « L’eau, Pepper, est le grand vecteur de la liberté. L’homme ne vole pas mais il peut flotter loin », « J’aime la musique du vent mais elle est incapable de produire les sonorités cristallines d’une cascade ».
Généralement, et je le regrette aujourd’hui qu’il n’est plus, je l’abandonnais alors près de son cendrier à moitié plein et de sa bière à moitié vide. Il restait seul jusqu’à l’aube, indifférent aux filles à moitié nues (« des sources, Pepper, des sources ») qui virevoltaient entre les tables tachées et il monologuait. Il s’enfonçait en lui-même et passait en revue toutes les rivières, toutes les averses, toutes les mers qu’il avait aimées.
Il me confia un jour que l’envie d’écrire la pluie lui vint dans le nord de la Thaïlande, alors qu’il séjournait dans une tribu Hmong où les hommes, me disait-il, étaient capables de balayer le sol de terre battue de leur logis sans émettre le moindre bruit. Il avait beau, tous les jours, tendre l’oreille, fermer les yeux et même utiliser son imagination, il me jura qu’il n’entendit jamais le moindre raclement (« Jamais vu une telle communion avec le silence, Pepper. Ni même avec un balai, d’ailleurs. »)
Mais, pour en revenir à la pluie, il me raconta qu’il était en train d’apprendre, sous la direction d’une vieille toute parcheminée, à hacher menu de l’herbe et des feuilles de tabac avec une lourde machette quand, soudain, sans qu’il n’ait remarqué aucun signe avant-coureur, un vent violent se leva, qui emporta le savant mélange sur lequel il s’escrimait depuis vingt minutes. Quand la vieille eut cessé de rire et qu’il leva les yeux, il s’aperçut que le ciel, auparavant bleu, s’était lourdement chargé de nuages noirs aux joues rebondies. En quelques secondes, le pauvre peuplement, jusque-là presque désert, s’anima. Des villageois sortirent de la forêt où ils s’étaient enfoncés. D’autres, qui travaillaient dans les rizières de la vallée, se dépêchèrent de remonter la pente pour rentrer chez eux et, inversement, les enfants qui étaient alors à l’intérieur des cahutes de bambou sortirent cul nu en gesticulant et en criant à tue-tête.
« Brusquement, Pepper, pendant une poignée de secondes, ou peut-être deux, tout s’est figé. Le vent a cessé de souffler. Les gens, les animaux et les enfants se sont statufiés. Nous étions immobiles, entourés de silence et, je ne l’oublierai jamais, joyeux et prêts à danser. Puis, la pluie est tombée. Une première goutte dans la poussière, un deuxième sur une large feuille de bananier, une troisième sur un toit de tôle ondulée, une autre, encore une autre puis toutes ensemble. Des gouttes grosses, rondes, pleines, serrées. Et vas-y que ça claquait, que ça frappait, que ça chantait. Quelque chose dans nos cœurs a débordé. Nous riions tous et c’était bon de rire ensemble. »
Le musicien aux longs cheveux ébouriffés, qui accompagnait le poète, donnait des notes harmonieuses à l’odyssée et saisissait les scènes et la chorégraphie de ce pays qu’ils découvraient tous deux, photographia le précieux instant.
« Oh, Pepper, la photo était belle. C’est même une des plus belles photos que j’ai jamais vues de ma vie, de mes voyages. Tout y était : la pluie, sa musique, les culs nus, les rires et le silence qui les avait précédés. Mais c’était sa photo et il me fallait la mienne. Je voulais aussi cet instant en propre. Je voulais lui donner une vie que je pourrais emporter partout et ne jamais oublier. Alors, j’ai écrit. Je me souviens que mon carnet était un peu mouillé et que quelques pages gondolaient. On aurait dit que la pluie m’avait devancé pour raconter l’histoire à sa manière. »
J’ai retrouvé, dans son bazar dont je suis aujourd’hui le gardien, le carnet où se trouve le court poème qu’il écrivit ce jour-là. Le poète n’a menti sur rien. Les gouttes séchées sont là et les pages font toujours des vagues. Mais si elles racontent l’histoire plus joliment que lui, je puis attester, moi qui connais également l’instant photographié, que ce qu’il nota est presque conforme à la vérité. Seule la chronologie me pose un léger problème car il ressort très clairement et de nos conversations et du cliché que les oiseaux firent silence après et non avant que les femmes rentrent des rizières en contrebas. Le musicien, à qui je me suis récemment ouvert de cette imprécision, m’a répondu : « mec, on voyageait, on fumait, on allait, on venait. On était jeunes, ébouriffés. On avait la peau douce et le ventre plat. L’imprécision nous servait de boussole. Tu crois qu’on s’inquiétait de la géométrie ? »
Un jour, le ciel s’obscurcit
Les oiseaux se turent
Et les femmes revinrent des rizières.
Alors la mousson lava le corps des enfants
Qui couraient sur le chemin
Parmi les rigoles et les herbes folles.
Raconter le poète et l’eau, c’est entrer de plein pied dans une obsession. A son contact, qu’elle soit pluie, ruisseau ou océan, qu’elle dégringole, s’étale ou coule en tintinnabulant, le poète était inévitablement saisi d’une urgence. Il lui fallait, sans plus attendre, relater ce qu’il voyait, entendait, aspirait. Le lecteur contemporain ne peut, du reste, que regretter cette précipitation à noircir du papier à la moindre bruine, à la première ondée. On eut préféré qu’il prenne son temps, qu’il soupèse ses mots et cisèle ses sentiments. On eut préféré plus de talent et moins de spontanéité.
Mais peu importe. Nous ne sommes pas ici pour critiquer son œuvre mais pour relater des lambeaux épars de son histoire.
Des années après l’épisode pluvieux dans le village Hmong, quand le poète décida de réunir ses premiers carnets de voyage grâce à un gros élastique marron, c’est tout naturellement qu’il plaça son œuvre sous le signe de la pluie et des vents qui, en Asie, la transportent d’un point cardinal vers un autre point cardinal.
Voici les premières strophes du Temps de la Mousson, le poème qu’il écrivit à l’intérieur de la couverture du premier carnet et qui donne son titre à l’ensemble.
Voici venue l’époque
Le temps de la mousson,
Déjà les vents se lèvent
Pour chanter la saison
Ecoutez-les glisser
Depuis la Mer de Chine,
Ils font claquer les voiles
Danser les barques fines
Ils poussent vers la terre
Un ciel cendré si bas
Qu’il s’accouple aux rizières
Et s’unit aux deltas
Tout au long des centaines de pages sur lesquelles le poète s’escrima et quel que soit le pays avec lequel il nous ennuie, l’eau est omniprésente. Quand elle n’abreuve pas quelque terre dont le poète laisse entendre qu’elle en a bien besoin, tantôt elle pleure, tantôt elle inonde.
Ici, il parle d’un cadavre allongé sur le bord d’une route de jungle et que l’on a recouvert d’une toile bleue pour le protéger de la pluie torrentielle. Là, il évoque des rizières qui sont comme des miroirs dans lesquels il prend plaisir à enfoncer ses pieds pour sentir la terre meuble qui tapisse le fond. En redescendant d’un village Lahu, alors qu’il regarde la ville qui s’étale à ses pieds, il compare la pluie fine à « un mince rideau de dentelle argentée ».
Il aima passionnément le Mékong et, jusqu’à la fin de la vie, il vint régulièrement s’y recueillir (« je ne connais pas de meilleur endroit pour boire de la bière qu’une berge du Mékong. Y a rien à faire : la même bière bue ailleurs ne sera pas aussi bonne »). En fin de journée, muni de quelques bouteilles, il s’asseyait à l’écart et regardait le fleuve, toujours en faisant glisser son regard du sud au nord, depuis les plaines de l’aval vers les montagnes où se cache la source. Il racontait parfois qu’il n’existe pas d’autre manière de regarder un cours d’eau.
Il aima le fleuve et il aima la vie du fleuve, les pêcheurs burinés, leurs filles veloutées et les maisons en sursis éparpillées sur le rivage.
La maison est parfaite
Qui s’ancre sur la rive
Et dans l’eau se projette
Comme une image naïve
Plus au sud, peut-être au Cambodge, il tomba même amoureux d’un étang où, à l’heure du crépuscule, une troupe d’enfants venait jouer dans les barques plates de leurs parents.
Ils voguent imprudents
Sur l’étang isolé
Qui est un océan
Magnifique et secret
Un soir, – et je jure, aussi incroyable que cela puisse paraitre, qu’il souriait – il me demanda si je connaissais la côte du Tonkin et, sans même me laisser répondre, il me raconta une vision.
« J’avais loué un voiture sujette aux pannes avec chauffeur-mécanicien. Entre Hué et Hanoï, je ne saurais te dire combien de fois nous sommes tombés en rade. A chaque panne, le chauffeur entrait littéralement dans le moteur. Oui, oui. Il ouvrait le capot et, souple et maigre comme un serpent, il glissait tout son corps dessous. Généralement, il réapparaissait, tout sourire, au bout d’une vingtaine de minutes et nous pouvions repartir. Jamais vu un mec que les problèmes mécaniques rendaient aussi heureux. Dès que le moteur calait, il lui fallait cinq bonnes minutes pour venir à bout de son hilarité. Je ne me souviens ni de la marque ni de la couleur de la caisse mais je n’oublierai jamais que le déflecteur de la fenêtre droite, ou quel que soit le nom de ce truc, tenait avec des élastiques. Après deux jours de voyage, nous avons fini par rallier Hanoï.
Là, après une nuit, je suis parti pour Haiphong. J’avais prévu de prendre un bateau pour la baie d’Halong mais, pour une raison qui aujourd’hui m’échappe complètement, j’ai fini par faire le voyage en jeep avec un type rencontré sur le port. La route était fabuleuse. Tantôt elle longeait la côte, tantôt elle s’en éloignait et, en bac ou à gué, nous avons traversé deux bonnes dizaines de rivières. A moins que ce fut la même rivière sinueuse que nous ayons traversée deux bonnes dizaines de fois.
Bref, juste avant d’arriver à Baï Chaï, la route est entrée dans les terres pour, subitement, dans un virage, revenir surplomber la mer. Et là, en bas, sur cette mer verte, adossées aux pains karstiques de la baie d’Halong, il y avait des jonques. Ouais, Pepper, il y avait des jonques. Mes premières jonques. Mon cœur s’est arrêté de battre. Je ne pouvais même plus cligner des yeux. Et là, comme Brando dans Apocalypse Now, j’ai eu une révélation. Comme lui, j’ai été frappé par une balle en diamant en plein front : putain, je suis en Extrême-Orient ! Jusqu’à cette minute, je n’avais jamais su, malgré les kilomètres, les buffles d’eau, les odeurs de poisson séché et tout le toutim, que j’étais dans cet Extrême-Orient dont je rêvais quand j’étais un môme en culottes courtes à l’école publique. Bingo ! D’un coup, je voyais tout, je comprenais. Je savais. »
Quoiqu’il ne rende absolument pas l’émerveillement dont le poète me fit part, mes recherches m’amènent à penser que le sobre poème ci-dessous est celui qu’il écrivit après sa révélation.
La route du Tonkin
Se déploie, gracile
Contre une mer d’émeraude
Où se profilent
Des jonques aux voiles de parchemin
Il m’est bien sûr totalement impossible de rapporter ici toutes les fois où l’eau est mentionnée dans les carnets noirs du poète. Il faudrait que vous voyiez ça. Chaque page, chaque texte, chaque poème semble contenir une référence, littérale ou figurée, à la flotte. Tous les synonymes y passent. Tous les verbes qui évoquent un écoulement, un ruissellement, un déversement sont employés. Nous sommes face à ce qu’il faut bien appeler une démence.
Il est même un poème, et c’est proprement pathétique, qui suggère que le poète s’est rendue sur une plage pendant une averse pour sentir et la pluie et les fines gouttelettes d’eau de mer charriées par le vent.
J’aspire l’odeur de la pluie
Noyée dans les embruns,
Un riche bouquet de parfums
Une subtile harmonie
Il semblerait même, si nous devons en croire le poème suivant, que le poète, poursuivi par son obsession, n’en dormait plus la nuit.
Le crépitement de la pluie
Sur les feuilles des bananiers
Est une étrange mélodie
Qui, la nuit, me tient éveillé
Dans les dernières pages d’un carnet qui, dans l’ensemble, parait être consacré au Vietnam, j’ai découvert un quatrain aquatique quelque peu malhonnête et je ne puis résister à l’envie d’exposer le gredin.
Les rizières recouvrent la terre
Comme des écailles d’eau tiède et nacrée
Qui donnent au monde l’étrange aspect
D’une tortue immobile et millénaire.
L’idée que des rizières – qui, comme on le sait, sont séparées en parcelles par des petits murets de terre – puissent évoquer la carapace d’une tortue est certes jolie mais il se trouve qu’elle n’est pas du poète. Elle est tirée de la mythologie des Dongs, une ethnie qui vit en Chine. Que le poète l’ait reprise à son compte sans même mentionner sa provenance dénote la canaille que j’ai toujours pensé qu’il était.
De toute façon, et je terminerai là-dessus, un type qui ne cessait d’évoquer l’eau dans un style ampoulé alors qu’il n’en buvait pour ainsi dire pas une goutte ne pouvait être qu’une crapule.
« L’eau, Pepper », me disait ce con aujourd’hui fort heureusement mort et enterré, « l’eau coule dans les veines du monde et quelqu’un se doit de le dire. »
Pfffff !









