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Le poète est un loser

Samedi 18 juin 2011 6 18 /06 /Juin /2011 17:58

 

Nous n’avons pas parlé de ce perdant en perdition depuis des semaines, sinon des mois. Lors de notre dernière rencontre, vous vous en souvenez peut-être, il errait dans Hué, l’ancienne capitale impériale du Vietnam. Ses carnets de voyage, inévitablement petits et reliés de noir, ne donnent que peu d’informations sur le temps qu’il passa dans cette ville et sur ce qu’il y fit pour passer le temps. Cependant, tout porte à croire qu’il ne s’éloigna jamais de la Rivière des parfums et des gargotes qui la bordaient et la bordent peut-être toujours. De Hué, il ne connaissait rien d’autre.

 

Je sais, puisqu’il me le raconta lui-même quelques années plus tard lorsque nous nous rencontrâmes dans un quartier de Bangkok où il avait ses habitudes et où j’avais également les miennes, que l’eau exerça toujours sur lui une profonde attraction. Il ne cessait d’en parler et ramenait tout à cela, surtout quand il n’en avait pas bu une seule goutte depuis des jours : « As-tu remarqué, Pepper, que rien ne ressemble plus à une rivière qu’une voie ferrée, surtout lorsqu’elle traverse une gare où les quais ont des airs de berges ? », « L’eau, Pepper, est le grand vecteur de la liberté. L’homme ne vole pas mais il peut flotter loin », « J’aime la musique du vent mais elle est incapable de produire les sonorités cristallines d’une cascade ».

Généralement, et je le regrette aujourd’hui qu’il n’est plus, je l’abandonnais alors près de son cendrier à moitié plein et de sa bière à moitié vide. Il restait seul jusqu’à l’aube, indifférent aux filles à moitié nues (« des sources, Pepper, des sources ») qui virevoltaient entre les tables tachées et il monologuait. Il s’enfonçait en lui-même et passait en revue toutes les rivières, toutes les averses, toutes les mers qu’il avait aimées.

 

Il me confia un jour que l’envie d’écrire la pluie lui vint dans le nord de la Thaïlande, alors qu’il séjournait dans une tribu Hmong où les hommes, me disait-il, étaient capables de balayer le sol de terre battue de leur logis sans émettre le moindre bruit. Il avait beau, tous les jours, tendre l’oreille, fermer les yeux et même utiliser son imagination, il me jura qu’il n’entendit jamais le moindre raclement (« Jamais vu une telle communion avec le silence, Pepper. Ni même avec un balai, d’ailleurs. »)

Mais, pour en revenir à la pluie, il me raconta qu’il était en train d’apprendre, sous la direction d’une vieille toute parcheminée, à hacher menu de l’herbe et des feuilles de tabac avec une lourde machette quand, soudain, sans qu’il n’ait remarqué aucun signe avant-coureur, un vent violent se leva, qui emporta le savant mélange sur lequel il s’escrimait depuis vingt minutes. Quand la vieille eut cessé de rire et qu’il leva les yeux, il s’aperçut que le ciel, auparavant bleu, s’était lourdement chargé de nuages noirs aux joues rebondies. En quelques secondes, le pauvre peuplement, jusque-là presque désert, s’anima. Des villageois sortirent de la forêt où ils s’étaient enfoncés. D’autres, qui travaillaient dans les rizières de la vallée, se dépêchèrent de remonter la pente pour rentrer chez eux et, inversement, les enfants qui étaient alors à l’intérieur des cahutes de bambou sortirent cul nu en gesticulant et en criant à tue-tête.

 

« Brusquement, Pepper, pendant une poignée de secondes, ou peut-être deux, tout s’est figé. Le vent a cessé de souffler. Les gens, les animaux et les enfants se sont statufiés. Nous étions immobiles, entourés de silence et, je ne l’oublierai jamais, joyeux et prêts à danser. Puis, la pluie est tombée. Une première goutte dans la poussière, un deuxième sur une large feuille de bananier, une troisième sur un toit de tôle ondulée, une autre, encore une autre puis toutes ensemble. Des gouttes grosses, rondes, pleines, serrées. Et vas-y que ça claquait, que ça frappait, que ça chantait. Quelque chose dans nos cœurs a débordé. Nous riions tous et c’était bon de rire ensemble. »


Le musicien aux longs cheveux ébouriffés, qui accompagnait le poète, donnait des notes harmonieuses à l’odyssée et saisissait les scènes et la chorégraphie de ce pays qu’ils découvraient tous deux, photographia le précieux instant.

 

« Oh, Pepper, la photo était belle. C’est même une des plus belles photos que j’ai jamais vues de ma vie, de mes voyages. Tout y était : la pluie, sa musique, les culs nus, les rires et le silence qui les avait précédés. Mais c’était sa photo et il me fallait la mienne. Je voulais aussi cet instant en propre. Je voulais lui donner une vie que je pourrais emporter partout et ne jamais oublier. Alors, j’ai écrit. Je me souviens que mon carnet était un peu mouillé et que quelques pages gondolaient. On aurait dit que la pluie m’avait devancé pour raconter l’histoire à sa manière. »

 

J’ai retrouvé, dans son bazar dont je suis aujourd’hui le gardien, le carnet où se trouve le court poème qu’il écrivit ce jour-là. Le poète n’a menti sur rien. Les gouttes séchées sont là et les pages font toujours des vagues. Mais si elles racontent l’histoire plus joliment que lui, je puis attester, moi qui connais également l’instant photographié, que ce qu’il nota est presque conforme à la vérité. Seule la chronologie me pose un léger problème car il ressort très clairement et de nos conversations et du cliché que les oiseaux firent silence après et non avant que les femmes rentrent des rizières en contrebas. Le musicien, à qui je me suis récemment ouvert de cette imprécision, m’a répondu : « mec, on voyageait, on fumait, on allait, on venait. On était jeunes, ébouriffés. On avait la peau douce et le ventre plat. L’imprécision nous servait de boussole. Tu crois qu’on s’inquiétait de la géométrie ? »

 

Un jour, le ciel s’obscurcit

Les oiseaux se turent

Et les femmes revinrent des rizières.

Alors la mousson lava le corps des enfants

Qui couraient sur le chemin

Parmi les rigoles et les herbes folles.

 

Raconter le poète et l’eau, c’est entrer de plein pied dans une obsession. A son contact, qu’elle soit pluie, ruisseau ou océan, qu’elle dégringole, s’étale ou coule en tintinnabulant, le poète était inévitablement saisi d’une urgence. Il lui fallait, sans plus attendre, relater ce qu’il voyait, entendait, aspirait. Le lecteur contemporain ne peut, du reste, que regretter cette précipitation à noircir du papier à la moindre bruine, à la première ondée. On eut préféré qu’il prenne son temps, qu’il soupèse ses mots et cisèle ses sentiments. On eut préféré plus de talent et moins de spontanéité.

Mais peu importe. Nous ne sommes pas ici pour critiquer son œuvre mais pour relater des lambeaux épars de son histoire.

 

Des années après l’épisode pluvieux dans le village Hmong, quand le poète décida de réunir ses premiers carnets de voyage grâce à un gros élastique marron, c’est tout naturellement qu’il plaça son œuvre sous le signe de la pluie et des vents qui, en Asie, la transportent d’un point cardinal vers un autre point cardinal.

Voici les premières strophes du Temps de la Mousson, le poème qu’il écrivit à l’intérieur de la couverture du premier carnet et qui donne son titre à l’ensemble.

 

Voici venue l’époque

Le temps de la mousson,

Déjà les vents se lèvent

Pour chanter la saison

 

Ecoutez-les glisser

Depuis la Mer de Chine,

Ils font claquer les voiles

Danser les barques fines

 

Ils poussent vers la terre

Un ciel cendré si bas

Qu’il s’accouple aux rizières

Et s’unit aux deltas

 

Tout au long des centaines de pages sur lesquelles le poète s’escrima et quel que soit le pays avec lequel il nous ennuie, l’eau est omniprésente. Quand elle n’abreuve pas quelque terre dont le poète laisse entendre qu’elle en a bien besoin, tantôt elle pleure, tantôt elle inonde.

 

Ici, il parle d’un cadavre allongé sur le bord d’une route de jungle et que l’on a recouvert d’une toile bleue pour le protéger de la pluie torrentielle. Là, il évoque des rizières qui sont comme des miroirs dans lesquels il prend plaisir à enfoncer ses pieds pour sentir la terre meuble qui tapisse le fond. En redescendant d’un village Lahu, alors qu’il regarde la ville qui s’étale à ses pieds, il compare la pluie fine à « un mince rideau de dentelle argentée ».

 

Il aima passionnément le Mékong et, jusqu’à la fin de la vie, il vint régulièrement s’y recueillir (« je ne connais pas de meilleur endroit pour boire de la bière qu’une berge du Mékong. Y a rien à faire : la même bière bue ailleurs ne sera pas aussi bonne »). En fin de journée, muni de quelques bouteilles, il s’asseyait à l’écart et regardait le fleuve, toujours en faisant glisser son regard du sud au nord, depuis les plaines de l’aval vers les montagnes où se cache la source. Il racontait parfois qu’il n’existe pas d’autre manière de regarder un cours d’eau.

Il aima le fleuve et il aima la vie du fleuve, les pêcheurs burinés, leurs filles veloutées et les maisons en sursis éparpillées sur le rivage.

 

La maison est parfaite

Qui s’ancre sur la rive

Et dans l’eau se projette

Comme une image naïve

 

Plus au sud, peut-être au Cambodge, il tomba même amoureux d’un étang où, à l’heure du crépuscule, une troupe d’enfants venait jouer dans les barques plates de leurs parents.

 

Ils voguent imprudents

Sur l’étang isolé

Qui est un océan

Magnifique et secret

 

Un soir, – et je jure, aussi incroyable que cela puisse paraitre, qu’il souriait – il me demanda si je connaissais la côte du Tonkin et, sans même me laisser répondre, il me raconta une vision.

 

« J’avais loué un voiture sujette aux pannes avec chauffeur-mécanicien. Entre Hué et Hanoï, je ne saurais te dire combien de fois nous sommes tombés en rade. A chaque panne, le chauffeur entrait littéralement dans le moteur. Oui, oui. Il ouvrait le capot et, souple et maigre comme un serpent, il glissait tout son corps dessous. Généralement, il réapparaissait, tout sourire, au bout d’une vingtaine de minutes et nous pouvions repartir. Jamais vu un mec que les problèmes mécaniques rendaient aussi heureux. Dès que le moteur calait, il lui fallait cinq bonnes minutes pour venir à bout de son hilarité. Je ne me souviens ni de la marque ni de la couleur de la caisse mais je n’oublierai jamais que le déflecteur de la fenêtre droite, ou quel que soit le nom de ce truc, tenait avec des élastiques. Après deux jours de voyage, nous avons fini par rallier Hanoï.

Là, après une nuit, je suis parti pour Haiphong. J’avais prévu de prendre un bateau pour la baie d’Halong mais, pour une raison qui aujourd’hui m’échappe complètement, j’ai fini par faire le voyage en jeep avec un type rencontré sur le port. La route était fabuleuse. Tantôt elle longeait la côte, tantôt elle s’en éloignait et, en bac ou à gué, nous avons traversé deux bonnes dizaines de rivières. A moins que ce fut la même rivière sinueuse que nous ayons traversée deux bonnes dizaines de fois.

Bref, juste avant d’arriver à Baï Chaï, la route est entrée dans les terres pour, subitement, dans un virage, revenir surplomber la mer. Et là, en bas, sur cette mer verte, adossées aux pains karstiques de la baie d’Halong, il y avait des jonques. Ouais, Pepper, il y avait des jonques. Mes premières jonques. Mon cœur s’est arrêté de battre. Je ne pouvais même plus cligner des yeux. Et là, comme Brando dans Apocalypse Now, j’ai eu une révélation. Comme lui, j’ai été frappé par une balle en diamant en plein front : putain, je suis en Extrême-Orient ! Jusqu’à cette minute, je n’avais jamais su, malgré les kilomètres, les buffles d’eau, les odeurs de poisson séché et tout le toutim,  que j’étais dans cet Extrême-Orient dont je rêvais quand j’étais un môme en culottes courtes à l’école publique. Bingo ! D’un coup, je voyais tout, je comprenais. Je savais. »

 

 

Quoiqu’il ne rende absolument pas l’émerveillement dont le poète me fit part, mes recherches m’amènent à penser que le sobre poème ci-dessous est celui qu’il écrivit après sa révélation.

 

La route du Tonkin

Se déploie, gracile

Contre une mer d’émeraude

Où se profilent

Des jonques aux voiles de parchemin

 

Il m’est bien sûr totalement impossible de rapporter ici toutes les fois où l’eau est mentionnée dans les carnets noirs du poète. Il faudrait que vous voyiez ça. Chaque page, chaque texte, chaque poème semble contenir une référence, littérale ou figurée, à la flotte. Tous les synonymes y passent. Tous les verbes qui évoquent un écoulement, un ruissellement, un déversement sont employés. Nous sommes face à ce qu’il faut bien appeler une démence.

Il est même un poème, et c’est proprement pathétique, qui suggère que le poète s’est rendue sur une plage pendant une averse pour sentir et la pluie et les fines gouttelettes d’eau de mer charriées par le vent.

 

J’aspire l’odeur de la pluie

Noyée dans les embruns,

Un riche bouquet de parfums

Une subtile harmonie

 

Il semblerait même, si nous devons en croire le poème suivant, que le poète, poursuivi par son obsession, n’en dormait plus la nuit.

 

Le crépitement de la pluie

Sur les feuilles des bananiers

Est une étrange mélodie

Qui, la nuit, me tient éveillé

 

Dans les dernières pages d’un carnet qui, dans l’ensemble, parait être consacré au Vietnam, j’ai découvert un quatrain aquatique quelque peu malhonnête et je ne puis résister à l’envie d’exposer le gredin.

 

Les rizières recouvrent la terre

Comme des écailles d’eau tiède et nacrée

Qui donnent au monde l’étrange aspect

D’une tortue immobile et millénaire.

 

L’idée que des rizières – qui, comme on le sait, sont séparées en parcelles par des petits murets de terre – puissent évoquer la carapace d’une tortue est certes jolie mais il se trouve qu’elle n’est pas du poète. Elle est tirée de la mythologie des Dongs, une ethnie qui vit en Chine. Que le poète l’ait reprise à son compte sans même mentionner sa provenance dénote la canaille que j’ai toujours pensé qu’il était.

De toute façon, et je terminerai là-dessus, un type qui ne cessait d’évoquer l’eau dans un style ampoulé alors qu’il n’en buvait pour ainsi dire pas une goutte ne pouvait être qu’une crapule.

 

« L’eau, Pepper », me disait ce con aujourd’hui fort heureusement mort et enterré, « l’eau coule dans les veines du monde et quelqu’un se doit de le dire. »

 

Pfffff !

 

Eau du Siam

 

 

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Dimanche 10 avril 2011 7 10 /04 /Avr /2011 10:40

 

 

Vous souvenez-vous du poète, ce type dont, par le passé, nous avons largement démontré qu’il était un loser ?


La dernière fois que nous vous avons raconté ses aventures, sous forme d’une vidéo dont les archivistes disent qu’elle ne restera pas dans les annales, il était à Nha Trang, à quelques 400 kilomètres au nord de Saigon, et nous racontait, dans un poème dont lui seul a pu penser qu’il s’apparenterait à de la poésie, ses amours salaces avec une jeune fille rencontrée dans un bidonville, sur les hauteurs de la ville. Une superbe et douce jeune fille dont la voix était un chuchotement, une caresse veloutée et qui, pour ces raisons et tant d’autres que nous ne développerons pas ici, aurait mérité un bien meilleur traitement que celui que notre écrivaillon lui réserva.

 

Figurez-vous que nous avons retrouvé, dans une malle poussiéreuse, un texte qu’il écrivit quelque temps plus tard, après qu’il eut abandonné la fille de Nha Trang sur un quai de gare, malgré le « stay » qu’elle murmura sous la pluie en prenant sa main droite dans les siennes.

 

Il ne fait aucun doute que ce texte, que les souris refusèrent, fut écrit à Hué, au bord de la Rivière des parfums, à une époque lointaine. Peut-être au siècle précédent. Reconnaissons au moins à ce rimailleur qu’il eut la bonne idée de partir au Vietnam avant tout le monde, ou presque.

 

Nous vous livrons cet écrit in extenso. Ridicule compris.

 

 

Le bateau-dragon glisse lentement sur le fleuve qui serpente entre les collines déboisées, couvertes de larges cicatrices, les tombes disséminées le long des berges, les murs déchirés de l’ancienne citadelle. Sur la Rivière des parfums flotte encore une odeur de napalm.

 

A l’heure où le jour et la nuit s’unissent en une brève étreinte, la ville se couvre d’or. Les pagodes et les tombeaux des empereurs s’embrasent pour un instant. Il suffit de fermer les yeux pour voir la splendeur et la misère d’il y a un siècle, d’il y a vingt ans : quelques jours seulement.

Il est des lieux où le temps s’étire ; des villes qui ne seront jamais d’aujourd’hui, dont l’histoire s’écrira toujours sur de vieux parchemins, où, à l’heure du couchant, on pourra toujours apercevoir l’ombre des mandarins dans la cité impériale.

 

Le bateau-dragon glisse sur le fleuve vers les villages flottants où déjà vacillent les flammes des lampes à pétrole. La journée s’achève. Il fait moins chaud, les pêcheurs peuvent se reposer. Sur leurs visages, on lit la lassitude et on croit deviner l’esquisse d’un sourire. Les enfants sont nus. Les jeunes filles affichent involontairement leur grâce indolente, s’excusant presque d’être aussi belles. Sur la Rivière des parfums flotte maintenant l’odeur des repas du soir.

 

A l’heure où la nuit se dépose dans la vallée, le cœur de la ville bat plus lentement. Comme s’il lui était nécessaire de s’économiser pour atteindre à une nouvelle aube.

Le bateau-dragon revient s’amarrer à son ponton, pour que les ténèbres ne l’emportent pas vers l’immense gueule de Thân Mua ou vers le monde souterrain de Diêm Vuong.

Il est des lieux où toutes les époques se confondent, où génies, dieux et hommes vivent côte à côte...

 

 

Voilà, ce ne fut pas très long. Gageons que le poète, fidèle à sa soif*, courut, sitôt les deux pieds sur la terre ferme, vers le premier débit de Huda, cette bière locale dont le seul mérite, en plus d’être bonne, était de saouler les poètes en très peu de litres.

Cette précipitation est attestée par le fait que l’animal ne prit même pas le temps d’expliquer qui pouvaient bien être ce Thân Mua et ce Diêm Vuong dont, à la fin de son effort, il lâche les noms.

Une rapide recherche dans L’Asie, Mythes et Traditions a permis à votre serviteur, biographe de facto du loser, de découvrir que l’un est le génie de la pluie, dont on dit qu’il aspire l’eau des fleuves, et que l’autre est le roi des enfers.

Je n’ai pas envie de traiter la question aujourd’hui mais on peut légitimement se demander si la mention de ces deux personnages mythologiques n’est pas l’aveu inconscient d’une nature superstitieuse. Ce dont le poète, s’il vivait encore, se défendrait bien sûr avec une véhémence qui cependant ne tromperait personne. A commencer par moi qui l’ai autrefois bien connu.

 

 

* l’histoire rapporte que, durant son séjour dans l’ancienne capitale impériale du Vietnam, le poète ne fit que flotter et tanguer. Nous n’avons retrouvé aucun témoin encore vivant qui puisse corroborer cette rumeur mais, connaissant l’homme, je crois que nous pouvons, sans grand risque de nous tromper, la considérer parfaitement fondée.

 

 

Bateau-dragon

 

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Mercredi 1 décembre 2010 3 01 /12 /Déc /2010 18:03

 

 

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Dimanche 7 novembre 2010 7 07 /11 /Nov /2010 12:05

 

 

Le poète est par définition un spectateur. On a vu, avec la fille aux seins si pleins, que dès qu’il essaie de jouer un rôle, il se prend les pieds dans un scénario auquel, inévitablement, il ne comprend rien. Mais serait-il également un voyeur ?

 

S’il se précipita au Cambodge alors que les Khmers rouges contrôlaient encore une bonne partie du terrain, ce ne fut pas seulement pour les temples étranglés, les temples écroulés et les temples que l’on remettait sur pied. On doit admettre aujourd’hui qu’il voulait voir un « pays d’incertitudes » où le futur se conjuguait au conditionnel.

 

Il débarqua à Phnom Penh par une des journées les plus chaudes qu’il lui serait jamais donné de vivre. Dans le taxi clandestin qui l’amena de l’aéroport au marché central, et dans lequel il éprouva les plus grandes difficultés à respirer, l’idée lui vint d’ailleurs que si cette cuisson était le quotidien, il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que le peuple soit devenu fou furieux et ait entrepris de se massacrer pendant cinq longues années. Après tout, s’il l’on disait de certains des Khmers qu’ils étaient rouges, c’est sûrement qu’ils devaient être cuits à point.

Le soleil semblait si fermement fixé au zénith qu’il douta même d’être dans un pays où la nuit fut possible.

 

Le soleil s’est hissé

A la cime du ciel

Puis il a décroché

Ses invisibles ailes

 

Lui-même, arrivé à l’hôtel, était fou de douleur. Son cerveau bouillonnait, sa chair fondait, ses ongles se liquéfiaient et, quand le chauffeur, souriant, annonça qu’il aurait tout aussi bien pu mettre en marche l’air conditionné que l’on venait juste de lui réparer, notre poète hésita quelques secondes à l’égorger. S’il ne le fit pas, c’est uniquement en mémoire des bonbons poisseux dont l’autre, sur le chemin, l’avait gavé.

 

Il prit une chambre au dernier étage car il pensait que plus il irait près des nuages, plus il aurait de chances de profiter d’une éventuelle brise. Ce ne fut pas le cas. Il était venu trop tôt, le courant d’air n’avait pas encore été inventé. D’autre part, l’énorme ventilateur sur pied dont sa chambre était dotée se révéla vite aussi utile qu’un sèche-cheveux et si notre homme n’avait pas été un poète, c'est-à-dire un être sophistiqué, gageons que l’engin aurait été défénestré.

 

Le poète resta quelques jours dans la capitale. Il serait bien parti avant mais, à la ville brûlante, son corps avait accroché et il dut prendre le temps de se décoller sans y laisser la peau.


Le jour, il allait de restaurant en bar et de bar en restaurant. Il se tenait près du frigo, buvait de la bière, croquait des glaçons et, lorsque leur stock était épuisé, il changeait de maison. La nuit, car il y avait bien une nuit – on l’a reconnaissait aux coups de feu qui claquaient sans écho dans le noir, le taxi clandestin venait le chercher et, dans l’air conditionné enfin branché, l’amenait en deux, trois bonbons dans un pub plein de bières légères et glacées, de drogue douce et de filles sans joie qui se vendaient à l’unité à des coopérants arrogants ou à des soldats arrogants aussi.

Sur le chemin, le poète notait parfois les scènes que les phares dévoilaient brièvement.

 

Un passant, vers le carrefour,

S’emmitoufle d’obscurité.

Un chien maigre, le souffle court,

Taquine un rat aux reins brisés.

 

(…)

 

Plus loin, une ampoule s’éclaire

Au fronton de quelque bordel.

Un uniforme militaire

S’y glisse, dans un bruissement d’elles.

 

 

Au pub, il se plaisait à s’asseoir dans le coin le plus obscur du comptoir près d’une anonyme putain dont il absorbait l’histoire. Elle venait de ce Vietnam si proche et si lointain. Elle avait suivi les hommes en armes et se consolait de son exil et des larmes qu’elle ne versait plus sur les oreillers en exhibant d’énormes joints qu’elle lui demandait d’allumer. Peut-être voulait-elle voir le visage de ce mâle qui jamais ne lui demanda sa main, qui, plus que son corps trop souvent pénétré, voulait posséder son récit, faire sien les mots qu’elle chuchotait. Elle lui dit tout ce qui importait. Elle lui expliqua ce qu’il fallait savoir, ce à quoi elle se résumait.

 

Elle a appris à ne jamais donner

Et à recevoir les yeux fermés

Elle est une poupée de plastique

Aux paupières articulées.


 

Une nuit, elle l’emmena dans sa chambre où il ne la toucha pas. Ils s’allongèrent côte à côté et fumèrent tout ce qu’elle avait, dans les tiroirs et sous le traversin. Elle lui parla vietnamien d’une voix douce. Il ne comprit rien sinon qu’elle se livrait. Cette nuit-là, chacun des mots qu’elle prononça vient cogner contre son cœur. Et il l’aima pour cela.

 

Au matin, il la trouva blottie contre lui. Les mots les avaient rapprochés, ils pouvaient se toucher enfin. Mais ils ne se déshabilleraient pas. Faire l’amour aurait été vain pour ces deux êtres qui, l’un vers l’autre, avaient judicieusement choisi un autre chemin.

Elle lui prépara un mauvais café, un des pires cafés qu’on ne lui ait jamais préparés. Mais il l’aima bien. Comment aurait-il pu ne pas aimer ce qu’on lui offrait à deux mains, comme une offrande ? Comment aurait-il pu ne pas aimer le sourire éblouissant qui l’accompagnait ?

« Il n’est pas bon. »

« Je sais. »

« Peut-être que si on y mettait plein de sucre… »

« Je n’ai pas de sucre mais si tu le bois en me regardant, il ne sera plus amer. »

 

Elle lui expliqua que, dans la journée, elle était chiromancienne, qu’il pourrait la voir encore s’il le voulait, qu’elle, en tous cas, désirait encore être avec lui s’il n’avait rien d’autre à faire de plus important. Il la trouverait assise près du temple de la colline, à l’ombre d’un feuillage lourd, penchée sur des mains qui tremblent.

Notre poète, et il fut sincère, lui dit qu’il pourrait fouiller cette ville pendant mille ans qu’il ne déterrerait jamais rien qui puisse se comparer à cette brulante amitié qui le faisait frissonner, qu’au temple, il irait, qu’il s’assoirait à quelque distance pour ne pas la gêner et témoignerait, dans son carnet à la reliure noire, de son cou gracieux, de ses lèvres pulpeuses qu’il n’embrasserait jamais et de l’avenir qu’elle dévoilerait à de vieilles gens courbées sous le poids de leur passé.

 

Elle lit dans les lignes l’amour

Et tout ce qu’elle peut inventer,

Les destins sont souvent les mêmes

Et les paumes sont trop ridées.

 

Il lui dit encore qu’à la fin de la journée, quand les pèlerins se feraient rares, ils quitteraient le temple pour aller manger dans un restaurant indien près de la gare. Elle commanderait ce qu’elle voudrait puis ils reviendraient à pied, ou se feraient porter par des motos-taxis, jusqu’à sa chambre moisie qu’il en était venu à aimer et où il voulait habiter. Il lui demanda, mais peut-être supplia-t-il, qu’elle n’alla pas, ce soir et tous les autres où il serait encore dans la ville, s’appuyer au comptoir de la nuit pour échanger sa peau de velours noir contre quelques billets qui ne la valaient pas. De l’argent, il lui en donnerait. Contre rien. Hormis sa présence, les mots qu’elle connaissait et qui tapotaient doucement son cœur et son mauvais café.

Elle n’en voulut pas mais dit, « si tu ne restais pas des jours mais des années, il te faudrait m’épouser. Sache, mon poète, que si je ne te dégoûte pas, alors je peux être la femme qui prépare ton café  ».

 

Au retour du restaurant, elle parla toutefois d’argent. La veille, emportés par les mots, ils avaient tout fumé de son herbe parfumée mais, « pas de panique irraisonnée », elle savait, sur le chemin, à deux rues de là, où acheter un paquet bien dodu qu’elle promit de négocier au plus serré.

« Et du sucre ? Crois-tu, mon poète, que nous aurons vraiment besoin de sucre ? »

« Non, nous n’aurons pas besoin de sucre. Je mettrai ton sourire dans mon café. »

 

Ils rentrèrent et fermèrent la porte à clé. Ils s’assirent l’un contre l’autre sur le vieux balcon qui menaçait de s’écrouler et s’enveloppèrent de fumée. Ce soir-là, quelques gouttes de pluie vinrent chanter sur les auvents de tôle, dans la rue déserte et emplie d’obscurité. Pas plus que la nuit d’avant, ils ne firent l’amour. Ils étirèrent la nuit en espérant qu’elle dure toujours.

 

Rien ne file

Rien n’avance

Les heures sont immobiles

Et faites de confiance.

 

 

Balcon

 

 

(A suivre, peut-être)

 

Le poète est un loser

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Vendredi 5 novembre 2010 5 05 /11 /Nov /2010 18:13

 

 

Le poète est un loser. Je crois que la notion, dans tous les esprits, est aujourd’hui bien ancrée. Mais c’est aussi un voyageur léger dont les souvenirs, encrés dans un petit carnet à la reliure noire, ne pèsent pas lourds. Il n’a pas à transporter de pesants bagages  qui le déséquilibreraient, le feraient marcher un peu penché, viendraient cogner contre ses jambes et gêneraient son envol. Tout ce qui lui importe, ou lui importait, il ne le porte jamais. Il a tout enregistré. Il peut se glisser subrepticement, les mains vides et les yeux vierges, à travers les frontières et aller se porter témoin de scènes éphémères et de nouveaux paysages. Paradoxalement, le poète n’a rien à déclarer. Pas plus les seins pleins que le roi déifié dont le cul large étouffe les destins, les champs de pavots dans le brouillard d’un matin, les femmes des rizières les mains dans l’eau, les guérillas tristes qui, là-haut, s’épuisent dans la boue rouge, les ombres immobiles, les ombres qui bougent, les motos qui filent dans le vent, les îles qui s’éteignent dans le soleil couchant, le train des amants, le velouté d’une peau ou l’eau d’une femme que l’on but à pleines mains.

 

 

Le poète reprit la route. Silencieux, il grimpa dans un bus rouillé, colla son visage contre le verre crasseux et ouvrit des yeux qu’il croyait plus sages. Il passa des barbelés, vérifia sa montre, présenta son passeport au tampon encreur d’un douanier indifférent et chercha immédiatement des images inédites et brèves dans le vert paysage gorgé d’eau et de sève qu’il atteignait enfin.

 

La terre était communiste. C'est-à-dire qu’on n’y mettait pas en partage ce qui n’appartenait qu’à certains. Les hôtels se comptaient sur les doigts de la main. Leurs murs se craquelaient et, à la faveur de la nuit, les pauvres venaient y dérober des ampoules grillées sur les façades.

Le poète en choisit un qui ne tenait plus guère, dans une rue de boue avec un temple en pierre au toit jaune et vert et des enfants aux vêtements plein de trous. Devant le seuil, des marchandes de bières et de fruits proposaient des tabourets estropiés et des tables branlantes, couvertes de fournis qui allaient et venaient en longues files lentes.

Cette rue de boue était l’unique quai de la capitale, un quai où plus une barque ne faisait escale depuis un bon nombre d’années. A la fin de la journée, le poète aimait s’y promener. Il le remontait, le descendait, marchait sans cesse, observait à chaque passage le chien galeux qui se mourait sous la carcasse d’une antique Peugeot, frôlait la marchande de cigarettes dont les yeux brillaient mais de qui il aimait toutes les facettes.

De ce quai qu’il prit plaisir à vivre et à parcourir d’un bout à l’autre, il trouva, au final, assez peu à dire. A trop vivre, il devenait muet.

 

Un quai qui n’est qu’une berge,

Terre molle et forêt vierge,

Un bazar d’humanité

Entre rires et pauvreté

 

Un jour qu’il s’approchait du fleuve pour observer un enfant rêveur dont le regard glissait avec le courant, il vit une maison de bambou dont l’auvent penché venait presque toucher la surface de l’eau. Au retour dans son hôtel fendillé par l’abandon, délavé par des éternités de mousson, sous le ventilateur agonisant qui n’était pas sans évoquer un insecte aux pales d’acier épinglé au plafond, il écrivit cela aussi.

 

La maison est parfaite

Qui s’ancre sur la rive

Et dans l’eau se projette

Comme une image naïve.

 

 

Le poète ne resta  que quelques jours dans cette ville qui lui ressemblait mais dont il découvrit vite qu’elle l’épuisait. Il voulut partir, se précipiter, s’arracher à la moisissure qui recouvrait les murs et à la fange qui tapissait le sol, échapper aux vieux qui rabâchaient sans cesse des histoires de colons aux cotons imprégnés de sueur, aux moustiques en ribambelle qui grignotaient les chevilles.

 

Le cinquième matin, il prit un bateau vers le sud (tous les bateaux allaient vers le sud). A moins que ce ne fut un avion avec quatre hélices. Sur ce point, son carnet est incertain. Des moyens de la fuite, il ne dit rien. Mais ce que l’on peut tenir pour acquis, c’est qu’il voulait voir des temples étranglés, des temples écroulés, des temples remis sur pied et une petite école dont on lui avait parlé puis, arrivé au delta, prendre vers l’est, passer une autre frontière et remonter vers une rivière de parfums dont il se demandait si elle sentait bon. Plus tard, il irait s’asseoir au bord d’une baie dont on disait qu’un dragon l’avait dessinée. Il voulait un voyage fait de silences et de sourires muets. Il avait un plan simple : aucune femme aimable ne l’approcherait. Et si l’une s’y osait, il fermerait les yeux.

 

 

River

 

 

(A suivre, peut-être)

 

Le poète est un loser

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Mercredi 3 novembre 2010 3 03 /11 /Nov /2010 12:55

 

 

Le poète est un loser, on nous l’a assez seriné. Mais ce que l’on a moins dit du personnage, c’est que, sous ses airs de versificateur sirupeux qui aimerait le ciel bleu, la chute des feuilles mortes et toutes ces conneries de rêveur vertueux, il se montra parfois méchant comme une teigne et ne se priva pas de critiquer ceux chez qui il n’était pourtant qu’un invité muni d’un visa temporaire.

 

A tout seigneur, tout honneur, le poète ne put s’empêcher de poser une première punaise sur le trône de ce roi qui avait patiemment tissé sa légende de demi-dieu pour qui plus rien n’est un mystère. Ce monarque dont tous les calendriers proclamaient qu’il était un être fabuleux, un Zeus débonnaire, l’âme du plus merveilleux des pays de la terre, le père de chacun des moutons de la nation, l’architecte des canaux, des barrages, des voies surélevées contre les embouteillages, le garant d’une démocratie qui n’existait pourtant que dans les rêves les plus mouillés de quelques universitaires. Ce démiurge dont personne ne devait douter, à moins d’être prêt à expier derrière des barreaux de fer, qu’il savait tout faire, de la photographie floue à la vente en gros des somnifères.

 

 

Drogue, putes et corruption

Sont les mamelles du paradis

Pas de doutes, pas de questions

Le roi prend soin de ses brebis.

 

(…)

 

Photographies du souverain

Des boutiques jusqu’aux bordels

Triste carnaval quotidien

D’une nation sans un rebelle.

 

 

Et, puis, plus loin, …

 

Payez l’uniforme qui gouverne

Ne faites ni ne réclamez rien

La justice est toujours humaine

Et le pouvoir vous veut du bien.

 

 

Le poète, que la fille aux seins si pleins avait à cette époque presque rendu fou de douleur et d’amour qui déborde, ne put bientôt plus se contenir et c’est tout un peuple qu’il insulta. Lui qui n’avait jamais rien voulu détenir et ne voulait rien acquérir, qui pensait que vivre, c’était passer sans laisser de traces et sans accumuler, reprit son pinceau le plus large et, d’un geste rageur, il gribouilla l’horoscope de ces créatures cupides qui parfois l’invitaient à manger.

 

Quête fébrile et pathétique

De tout ce qui ressemble à de l’argent,

Etes-vous Sangsue ou Moustique

Qui tous avez Rapace en ascendant.

 

 

Arrogant comme pas un, il ne supportait plus leurs têtes vides. Alors même que c’était peut-être lui dont le cœur était devenu sordide.

 

Tous vendus et tous achetés

Il y a peu de citoyens

Trop de faux-culs, de lâcheté

Les regards ne portent pas loin.

 

 

Il faut cependant dire à sa décharge qu’il venait juste de relire les méchantes Amœnitates belgicæ de Baudelaire et que, peut-être aussi, il barbouilla de long en large pour ne pas pleurer.

 

Emporté par une tempête homérique qui se jouait de lui comme d’un fétu de paille et aussi très fatigué d’être parfois assimilé par ses hôtes à un touriste sexuel qu’il n’avait jamais été – il était plutôt là pour toute le drogue verte et douce que l’on voudrait bien lui céder et pour la fille aux seins si pleins que seule il voulait aimer – il s’en prit également à ces Chinois invisibles et toqués dont on ne parlait jamais mais qui, pour ne pas être malencontreusement infectés et, selon leurs croyances démentes, acquérir vie longue et richesses imméritées, plantaient leurs sexes dans la chair d’enfants neuves, jamais utilisées, qui se vendaient au kilo ou à l’unité dans des bordels glauques, et peut-être des maisons hantées.

 

Il est des Chinois

Qui vont chercher

La prospérité

Entre les bras

D’enfants adjugées

D’enfants vendues

Et soupesées

Comme viande crue,

Qui croient trouver

L’immunité

Dans les ventres plats

D’enfants déchirées

D’enfants fendues

Et crucifiées

Par leurs verges nues.

 

 

Le poète, qui autrefois s’était pourtant senti quelque affinité avec le Bouddha qui voletait au dessus de cette cour des miracles, en vint même à apostropher l’inutile Indien assis son cul, dans des termes peu élégants.

 

Bouddha, réveille-toi enfin

Efface ce sourire d’absent,

Le temps n’est plus au contentement

Aux faux-semblants, aux airs de rien.

 

 

Cependant, que l’on se rassure, le poète ne sera plus jamais aussi fastidieux, ni même aussi désagréable ou mauvais que dans cette période noire. Il comprit très vite qu’il s’était trompé, qu'un poète ne doit jamais traquer la laideur de l’obscurité.

 

S’il me fallait redescendre le fleuve

Du vagin jusqu’à l’océan,

Je le ferais à la saison où son cœur

Est un courant opaque et lent

 

Je ne rapporterais qu’images neuves

Sans reliefs ni sentiments

Et abandonnerais les profondeurs

Aux passagers imprudents.

 

 

Nous verrons, dans les chapitres suivants, le rimailleur itinérant sous un meilleur jour, plus souriant, mais, aussi peu glorieux qu’ait pu être l’épisode dont nous venons de vous entretenir, il importait que sa bassesse et les vers mauvais qui lui rongeaient le cœur fussent exposés au grand jour et à l’éternité.

Si le poète est un loser, rien ne dit qu’il ne peut en même temps être un paumé.

 

 

(A suivre)

 

Le poète est un loser

 

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Dimanche 31 octobre 2010 7 31 /10 /Oct /2010 16:24

 

 

Le poète est un loser, nous en sommes bien conscients, lui plus que tout autre, mais, du temps de sa jeunesse, quand il ne portait pas de lunettes-loupes aux branches rouge vif à huit euros, il pouvait encore se détourner parfois de la poésie et investir dans la poursuite de l’amour l’énergie que d’autres consacreraient à bâtir des empires financiers, à élever des gratte-ciels ou à prouver que la terre est ronde.

 

Le poète fit ce que ne devrait jamais faire aucun voyageur et revint sur ses pas pour la fille aux seins si pleins et à la moto si rouge. Il tenta de remonter le temps et de repositionner le soleil. Non seulement, il échoua...

 

Ne cherche pas

Ce que tu pourrais redouter

Sauf si c’est cela

Que tu es venu trouver

 

... mais il fut bien près, plus près qu’il ne l’avait jamais été, de perdre la raison...

 

Je ne me contentais pas d’assister au spectacle.

La nuit, je me glissais derrière le décor

Et regardais les fils des marionnettes,

Frappé d’horreur par cette découverte

 

Je voulais tout comprendre avant de partir

Peut-être même ne voulais-je pas partir.

J’étais fou et bien seul.

 

 

 

Le poète est taillé pour ciseler la vérité, pour inventer des formules qui aideront l’humanité à trouver son chemin dans le dédale des sentiments et des faux-semblants mais il n’est pas et ne saurait être un acteur. Et encore moins un héros. Il ne peut entrer dans l’histoire et en être le metteur en scène. Il ne peut être et le paysage et le peintre. Il ne peut être l’amour, l’être aimé et le témoin. Il n’a aucun pouvoir pour accrocher le soleil au clou qui lui plait le mieux. Et pas plus que le plongeur ne saurait enlever son masque, le poète ne devrait jamais poser son stylo et tenter de vivre comme ceux qui peuvent respirer et se mouvoir sans le trésor des mots.

 

Le temps ne se remonte pas, l’insouciance ne se retrouve pas, la vie ne se réinvente pas. Notre poète finira par le comprendre qui écrira finalement, empruntant sinon des mots, du moins une idée à Herman Hesse :

 

Le passé est un pays révolu,

Plus qu’une photo dans ma main tremblante.

Aucun courant ne m’y portera plus,

Il faut revivre, séance tenante.

 

 

Mais le chemin fut long, sombre et solitaire. Le poète par moments ressembla à un poisson arraché à la mer.

 

Longues heures des pluies de mousson

Sous la véranda presque inutile.

J’attends celle que j’aime sans raison

Et qui ne me tient par aucun fil

 

...

 

Longues heures des pluies de mousson

Qui tressent un rideau immobile

Depuis l’auvent de notre maison

Où ma solitude est un exil.

 

 

Bien près de suffoquer dans cette ville mouillée où autrefois ils s’étaient aimés dans un lit et sur une moto, le poète, dans un sursaut, achètera deux billets de train pour aller de l’avant, au bord de la mer et dans le vent. Un aller pour lui et un aller-retour pour la fille aux cheveux de soie et aux seins si pleins. Ils écriraient un nouveau chapitre et lui n’essaierait plus de vivre l’ancien.

 

Nous nous sommes enfuis

Comme des cambrioleurs

Qui n’ont rien dérobé

 

Un soir, nous sommes partis

Nous voulions être explorateurs

Je ne désirais que respirer.

 

 

Ils s’enfuirent à la faveur d’un train anonyme qui les emporta vers le sud en éventrant la nuit comme une épée de lumière et se réveillèrent au matin, fatigués mais presque heureux, dans un gare ensoleillée près de la mer.


Au bord de la plage, le poète vit un bateau. Il acheta deux passages et dit au capitaine, « Capitaine, pars et emmène-nous loin du rivage. Je veux une île, je cherche un paysage ».

Le capitaine, qui connaissait son affaire, trouva une terre entourée d’eau où rien ne rappelait la ville mouillée, un décor qui ne laisserait pas de cicatrice qui ne puisse se refermer, une île dont il dit au poète, « Sois-y heureux, le temps de te réveiller. Le rêve est une oasis, il ne laisse pas d’infirmité. Au  matin, demain ou le mois prochain, je reviendrai chercher ta fille aux seins si pleins et la ramènerai près du train pour la ville mouillée ».

 

Le poète et la fille aux seins si pleins, sans se lâcher la main, mirent pied à terre, se glissèrent dans la végétation et poursuivirent le soleil couchant jusqu’à la baie où, toutes les nuits, il venait reposer. Une cabane les pieds dans l’eau les y attendait. Le poète se tourna vers la fille aux seins si pleins et, dans ses yeux noirs, il vit naitre des larmes qui brillaient des mille reflets de l’île. Elles brûlaient ses joues comme des flammes et rendaient tous les « je t’aime » inutiles.

 

Le poète et la fille aux seins si pleins vécurent là une heure, un jour, un instant, une éternité.

 

Le jour, elle semblait être nue

Malgré le sarong sur son corps,

Il la livrait sans retenue

Tout en murmurant « pas encore »

 

Le soir, quand elle était nue

La lumière l’habillait d’or

Et si elle hésitait encore

Elle me chuchotait... « n’attends plus ».

 

Le capitaine revint et, sans un mot, emmena la fille aux seins si pleins. Le poète resta à rêver sur l’île pour l’oublier plus sûrement car, comme il l’écrivit :

 

Tout souvenir devient tranquille

Toute couleur perd son pigment.

 

 

Souvenir

 

 

 

(A suivre)

 

Le poète est un loser

Par Sergeant Pepper - Publié dans : Le poète est un loser
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Vendredi 29 octobre 2010 5 29 /10 /Oct /2010 08:06

 

 

Le poète est un loser, certes, et cela a maintenant été amplement démontré, mais rien ne dit qu’il ne peut pas aimer et avoir, en retour, l’impression d’être aimé. En fait, le poète est le grand gagnant de cette comédie de mœurs que l’on nomme l’amour. Comment un homme qui ne possède rien et n’a aucun projet d’acquérir quoi que ce soit, dans un avenir proche ou lointain, pourrait-il être aimé pour autre chose que pour lui-même ? Le directeur du marketing, le président-directeur général, le commerçant, eux, ont tout à perdre. De leur fauteuil à leur enseigne, de leur chemise à leur réputation. Le poète, lui, donnerait sa chemise et la leur pour qu’on veuille bien lui faire une mauvaise réputation. Et bien plus encore pour que les non-poètes, le commun des mortels, voient en lui une créature épouvantable qui se parfume au souffre.  Que vaut un poète qui, de son vivant, ne serait pas considéré comme un type parfaitement imbuvable ? Je vous le demande. Que vaut un poète qui, sur les cartes de visite qu’il ne fera jamais imprimer, ne pourrait pas accoler l’adjectif « maudit » à sa vocation ?

 

Ne répondez pas. Les questions sont purement rhétoriques et, de toute façon, nous allons immédiatement revenir à nos moutons : l’amour que le poète a cru donner et l’amour qu’en retour, il lui a semblé recevoir.

 

Soyons clair dès le début. Le poète n’est épris que de vérité. Il n’a cessé de la chercher, de la clamer depuis la première fois où, adolescent, il prit un stylo pour dire à une méchante fille qui sentait mauvais, avec des mots qui ne pouvaient que l’exalter, qu’elle était belle, douce et gentille. Si belle, si douce et si gentille qu’elle méritait un baiser derrière le cimetière si seulement elle pouvait, juste avant le dîner ou, au plus tard, de suite après le journal télévisé, échapper à son père et venir le cueillir de ses lèvres mouillées.

 

Notre poète en voyage, donc, rencontra une jeune fille qui possédait une moto rouge et un sourire si beau, si ouvert, si merveilleux qu’il ne sut, qu’il ne put jamais le décrire. Mais écoutons plutôt la description qu’il fit le soir-même de cette nouvelle amie qui, comme pour sceller quelque pacte, l’avait immédiatement invité à une chevauchée fantastique le long des canaux de la vieille ville :

 

Les cheveux en arrière

Elle offre son visage

Au vent, à la poussière

Et danse dans l’embouteillage

Qui la voudrait prisonnière

 

Elle se moque des accidents

Sur son genou, y a une entaille

Qu’elle me montre en souriant

Comme un souvenir de bataille

 

Les cheveux noirs en arrière

Les paupières plissées

Sous la pluie, sans itinéraire

Elle dit dans un éclat de rire

Que la mort la fait frissonner

 

Elle se moque des accidents

Les cheveux en arrière

Elle file comme le vent

Sur sa moto rouge et fer.

 

 

Le poète tomba amoureux. Il tomba amoureux car rien dans sa vie n’avait jamais goûté aussi vrai que le sourire, les rires, les cheveux de soie, la folie douce et les seins pleins de cet ange motorisé. Le poète eut l’impression d’être arrivé au bout de sa quête. Il n’aurait plus jamais besoin d’écrire ou de décrire la vérité. La vérité, il la tenait dans ses bras, elle le prenait dans sa bouche., il s'abreuvait à sa source La vérité était là, contre lui, elle le chevauchait. Il pouvait l’aimer, entrer en elle et en être pénétré.

 

Ecoutons-le encore puisqu’il nous invite à entrer dans la chambre.

 

La couleur des murs de sa chambre n’était pas vraiment belle. C’était un bleu très clair ou plutôt une couleur sans pigment, sans âme, qu’un effet d’optique, peut-être, amenait  à prendre pour du bleu. Il nous semblait que cette couleur  donnait aux murs une consistance irréelle. A chaque instant, nous les savions présents mais nous ne cessions de nous demander si nous ne pourrions pas aller et vivre au-delà d’eux, les effacer de nos esprits jusqu’à les rendre inexistants, inopérants dans la contrainte qu’ils nous imposaient…

 

 

Le poète et la fille à la moto rouge vont s’aimer, rire, se susurrer des choses et se taire ensemble. Le poète n’écrit plus de poésie. Les jours où il touche encore un stylo, il donne dans la prose ou fait des mots croisés. Ni la fille à la moto ni surtout le poète ne se sont jamais sentis aussi vivants. Il n’y a plus de vrai que leurs corps. Ils ne s’arrachent plus l’un à l’autre que pour se mettre en danger sur la moto rouge et fer, serrés comme pour ne plus faire qu’un dans le vent. Le jeu les fait autant frissonner que le contact des chairs. Bientôt, le poète passe aux commandes, il apprend à virevolter, il se délecte à zigzaguer. Il rit, il rit enfin et son rire l’enchante. Elle rit aussi, resserre ses bras autour de sa taille et chuchote à son oreille, « Plus vite ! Plus vite ! Plus loin ! ». À ses mots, le poète voudrait décoller.

 

 

Et décoller, c’est exactement ce que le poète dut faire quelques heures, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois plus tard. L’histoire, sur ce point, est un peu confuse ; sa chronologie, incertaine.

Dans ces derniers instants, si l’on peut en croire la prose du poète, l’insouciance n’était plus de mise. Peut-être même que nos amants en venaient à porter des casques, marquer une pause aux feux rouges et s’arrêter à la moindre injonction de la police locale. En tous cas, nous savons, grâce au noir carnet de voyage dans lequel le poète notait son voyage, que, dans la chambre où ils avaient échangé des quantités non négligeables de fluides corporels, l’ambiance n’était plus la même :

 

De retour dans la chambre, nous ne faisions plus l’amour : le plaisir rétrécit les heures et nous voulions qu’aucune minute ne nous échappât.

 

 

 

Le poète embarqua. La jeune fille à la moto rouge et aux seins si pleins pleura près de la douane.

Quelques heures plus tard, assis côté hublot – un poète s’assoit toujours près du hublot – le poète reprit son stylo et, délaissant enfin la prose, il réapprit à écrire de la poésie, de l’authentique poésie, de celle qui photographie la vérité, et il fixa la dernière image qu’il voulait emporter.

 

 

Humides et chiffonnés

Les draps portent l’empreinte

De nos corps emmêlés,

Figés dans une étreinte.

 

 

Quelques heures et quelques verres plus tard, à quelques milliers de pieds au dessus de Cox’s Bazar, le poète se jura qu’il deviendrait maçon et bâtirait une maison pleine de fenêtres autour des seins pleins de l’objet de sa pâmoison.

 

 

Je reviendrai construire

Une maison légère

Sous le vent et la pluie

 

Et dans son ventre clair

Je pourrai m’enivrer

Des odeurs de la nuit.

 

 

Il le fera, mais longtemps plus tard. Pour une autre aux seins plus plats et à la moto noire. Entre temps, il reverra la fille aux cheveux de soie, aux seins si pleins et à la moto si rouge carmin. Ils s’aimeront encore, mais moins, sur une plage aux arômes de jasmin.

 

Peut-être, si le poète m’y autorise, vous raconterai-je cela aussi.

 

 

Décollage

 

 

(A suivre)

 

Le poète est un loser

 

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