Cette nuit, j’ai fait un très joli rêve.
J’étais un assassin innocent et pur et mes victimes étaient toutes, de par leur nature et parfois de par leur naissance, des coupables. J’étais, en quelque sorte, un assassin dont la mission était principalement humanitaire.
Mes coupables victimes, parmi lesquelles je me souviens d’une héritière aussi inutile qu’idiote, d’un visionnaire énucléé sujet à des crampes dans le bras droit, d’un dictateur, d’un prédicateur, d’un prévaricateur et du précédent Prédateur des Etats-Unis lui-même, toutes bien évidemment incrédules au moment le plus important de leur vie, me demandaient inévitablement de la même voix chevrotante :
- Mais qui es-tu donc pour me juger, me déclarer coupable et enfin saigner ma misérable existence ?
A quoi, je répondais :
- Qui je suis n’a aucune espèce d’importance. C’est votre existence qui est soumise à la question, pas la mienne. Demande-t-on au jardinier qui se débarrasse fort justement des doryphores, afin de pouvoir nourrir de pommes de terre sa famille nombreuse, de décliner son identité, de révéler sa nature ? A-t-on déjà, même une seule et unique fois au cours des âges, remis en question l’éradication des doryphores ? S’est-on jamais prononcé en faveur du coléoptère contre les pommes de terre et le cultivateur?
Je pouvais comprendre leur incrédulité. Je pouvais la comprendre car je pouvais voir leur aveuglement. Généreux et compréhensif, je tentais encore et toujours de leur expliquer :
- Tout vous accuse. Votre caractère néfaste, votre inutilité télévisée, votre arrogance, votre condescendance, vos ambitions, vos fortunes obscènes, votre hérédité, vos placards mal fermés, le bilan de vos « œuvres », vos tours d’ivoire, le pouvoir qui vous est échu, le pouvoir que vous avez accaparé et que vous croyez justifié, mérité et hérité de droit divin, le mal que vous avez fait à ceux qui ne vous demandaient rien et ne pouvaient se défendre. Il suffit de vous regarder et de vous écouter quelques instants pour savoir que vous êtes nuisibles. Réjouissez-vous, votre fin sera un bienfait. Dans le pays où vous habitiez, l’air sera plus respirable et l’espoir peut-être reviendra. Dans votre rue, il y aura une voiture de moins et une place de parking de plus. Dans les magazines où vous apparaissiez, le contenu sera soudain d’une bien meilleure qualité ou bien lesdits magazines ne paraitront plus, faute de chair à caméra et de crimes à raconter. Dans les assiettes de nos enfants, les aliments n’en seront que moins modifiés. Dans les lieux de culte où vous justifiiez l’inquisition, les croisades, le servage, l’ordre établi et tant d’autres méchancetés, on organisera des concerts. Dans les palais où vous légifériez à coup de magouilles et de génocides, se produiront également musiciens et poètes. Il faut bien vous reconnaître cela, vous avez su construire des bâtiments dont l’acoustique se prête à merveille à la musique profane. Merci de tout coeur.
J’expliquais, je répétais, je prenais leurs questions. Je faisais tout ce que l'on peut décemment attendre d'un homme bon. Jusqu’à ce rêve, jamais l’on avait vu un assassin aussi bonne pâte, aussi humain que moi.
Pourtant, sourds, aveugles et encore égoïstes à cette ultime minute, ils ne comprenaient toujours pas. Il leur échappait complètement que leur mise à mort ne pouvait en aucune façon s’assimiler à du meurtre. Ils refusaient catégoriquement d’envisager l’idée pourtant limpide que tous, salauds de la politique, de la religion, de l’aristocratie, de la pub, de la finance, de l’armement, de la télé, de la malbouffe, du cul, de la guerre ou de la lessive, ils étaient des êtres obscènes qui avaient fabriqué leur destin, des fous qui avaient eux-mêmes soigneusement prémédité leur propre mort. Je n'étais que l'instrument de leur suicide.
En les supprimant, je ne faisais qu’appliquer la sentence prévue par leurs lois qui, le temps d'un rêve, devenaient aussi les miennes.
Ils n’entendaient toujours pas. Alors, las, je recourrais enfin à des mots qui, je le savais, trouveraient un passage jusqu’aux plus obscurs recoins de leurs cerveaux malades :
- Messieurs-dames, vous êtes les doryphores et je suis le jardinier. Notre rencontre est une fable morale.
Enfin, je leur tirais une balle dans la tête ou leur plongeais dans le ventre le couteau que ma femme
utilise pour découper le poulet.
A l’instant même de leur trépas, j’entendais distinctement, je le jure, des voix apaisantes qui, dans toutes les langues du monde, me murmuraient : « nous t’aimons,
ami ».
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Comme quoi, et on ne le répétera jamais assez, les rêves, c’est vraiment con.





