
Je viens de réaliser que Paris Match dispose d’un site web. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que ce pouvait être le cas. Ce qui est complètement idiot, je vous l’accorde. A une époque où le moindre boucher-charcutier a son site, il est dans l’ordre des choses que Paris Match ait également décidé d’encombrer la Toile. En plus des kiosques, des maisons de la presse et des salles d’attente des professionnels de la santé.
Son slogan, c’est « Le poids des mots, le choc des photos ». Ce n’est pas le moins du monde exagéré. Le magazine est très lourd, voire pesant. De plus, chaque fois que vous ouvrez une page, vous prenez une gifle magistrale. Un cliché sanglant ou déchirant, c’est selon, mais toujours accompagné d’une légende dégoulinante de pathos, vous saute à la gueule. Putain, on la dirait montée sur un ressort fou. Lire Paris Match, c’est entrer dans un autre monde. Vous êtes subitement projeté parmi les stars, toutes plus gentilles les unes que les autres, toutes plus émouvantes quand elles vous racontent, des larmes dans la voix, leur divorce, leur récente prise de poids ou l’irrémédiable accroc à l’ensemble Chanel. C’est à leur côté, sur une plage de Saint Barthélémy ou dans un grand restaurant, que vous vivez l’amour retrouvé, éternel, ou le retour à un poids décent. Dix pages de pub plus loin, vous marchez dans les rues d’Haïti parmi des cadavres qui se décomposent en trois dimensions. Tellement proches, tellement vrais que vous avez envie de leur donner un petit coup de pied dans les côtes pour vous assurer qu’ils sont vraiment morts. Après le panégyrique consacré au président, aux ministres et à tous les puissants du moment, vous retrouvez les vôtres, des Durand, des Dupond, des Pepper rendus momentanément célèbres par des viols, des incestes, des meurtres, des agressions et, bien sûr, des accidents très photogéniques. Paris Match aime le drame et le drame le lui rend bien. Vous mettez un de leurs photographes n’importe où sur l’autoroute du soleil et vous pouvez être certain que c’est pile sous son téléobjectif que périront deux familles avec des enfants en bas-âge ou des jeunes mariés plein d’espoir et encore humides de désir.
Bon, tout ça pour dire que j’adore les titres de Paris Match. Ils en ont toute une gamme qu’ils adaptent selon les circonstances. Souvent il leur suffit de changer le nom des personnes ou des lieux concernés. Exemples :
« Johnny nous présente son nouvel amour », si vous voyez qui j’ai à l’idée, ou « Britney nous présente son nouvel amour », « Haïti, des vies brisées » ou « Orléans, des vies brisées », etc.
Aujourd’hui, le titre qui m’a interpelé, « Un roi au chevet de son peuple »*, ne déroge pas à la règle. Selon le régime politique du pays qui vient de subir une avanie, vous substituez reine, président, premier ministre, etc. Le seul truc, c’est que Paris Match a une petite préférence pour les royaumes. S’il m’en tenait qu’à eux, les catastrophes extraordinaires seraient épargnées aux républiques. Les sujets font de meilleurs sujets que les citoyens. Ce qui est, somme toute, très logique. La république évoque un amalgame confus d’individus disparates là où le royaume représente une famille unie, sous la houlette bienveillante d’un père-roi et/ou d’une mère-reine. Quand des sujets sont éviscérés ou réduits en une motte de pâté sanguinolente, ce sont des enfants qu’un destin terrible a martyrisé.
« Un roi au chevet de son peuple »... Nous visualisons la chambre aux fenêtres fermées où plane une odeur de maladie, de tristesse et de médicaments, un peuple-enfant-patient faible et affligé, un roi bon, assis près du lit, qui parle peu mais d’une voix douce et dont la présence même dénote la gravité de la situation tout en instillant une nuance d’espoir. Regardez, regardez la scène. L’enfant au teint diaphane passe une main faible dans la longue barbe blanche de son père. Le père sourit. Les rides sévères de son visage s’adoucissent. Il ne tient pas rigueur à son enfant pour cette familiarité. Il sait que la maladie seule en est la cause. Il est prêt à tous les sacrifices pour voir renaître des couleurs sur le visage de la chair de sa chair. Il restera là, assis près de la lampe, le temps qu’il faudra. S’il le faut, il combattra lui-même la mort qui menace le fruit de ses entrailles. Et il vaincra. Il vaincra car il est le roi, l’Homme qui défait les dragons, l’Homme qui était et qui sera.
Oui, il y a tout cela dans un titre de Paris Match. Et bien plus encore. Là, j’ai résumé rapidement parce qu’une grande bière bien fraîche s’impatiente sur la terrasse. Allez, à plus.
* Le roi, c’est Albert II. Le pays, c’est la Belgique et le drame, une collision entre deux trains qui a fait une vingtaine de morts.
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