
Marie Ndiaye est écrivain et son roman Trois femmes puissantes vient de lui valoir le prix Goncourt 2009. Marie a quitté la France il y a deux ans et demi, avec mari, enfants et valises, « en grande partie à cause de Sarkozy ».
Le 30 août, elle donne une interview aux Inrockuptibles dans lequel elle décrit la France de Sarkozy comme « monstrueuse » et dénonce « l’atmosphère de flicage, de vulgarité ». Elle doit bien aimer l’adjectif « monstrueux » puisque Besson, ministre de l’immigration et de l’identité nationale franchouillarde, ainsi que Herr Hortefeux, son prédécesseur à ce poste prestigieux, y ont aussi droit.
Eric Raoult, député UMP de Seine-Saint-Denis, vient juste de découvrir l’entretien, alors qu’il patientait dans la salle d’attente de son dentiste, et il en est resté sur le cul, le souffle coupé, dans l’incapacité de prononcer un mot pendant presque une minute entière. De mémoire de député, jamais un membre de l’UMP n’avait réussi à se taire aussi longtemps. Selon des proches de ses proches, ses proches étaient à deux doigts d’appeler le Samu pour le conduire à l’hôpital le plus proche.
Pour lui, les propos de Marie Ndiaye sont « d’une rare violence » (il ne doit pas lire souvent Sergeant Pepper), « peu respectueux, voire insultants » (même remarque que précédemment). Il en appelle donc à Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et du tourisme sexuel, pour que celui-ci remette la jeune femme dans le droit chemin qui, comme chacun sait, est le chemin de droite. Il insiste sur le « devoir de réserve dû aux lauréats du prix Goncourt » car « une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d’un certain respect à l’égard de nos institutions ». « Le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l’image de notre pays ». Il ajoute enfin qu’il est « pour la liberté d’expression la plus totale des écrivains, ce qui n’est pas la liberté de calomnier ou d’insulter ».
Eric ne doit pas souvent lire. Marie Ndiaye ne défend pas « les couleurs littéraires de la France ». Le Goncourt n’est pas la coupe du monde de Football. Ce n’est pas du sport. C’est un prix prestigieux accordé à un roman écrit en langue française. Un écrivain nominé pour ce prix ne représente que lui-même. Il n’est astreint à aucun « devoir de réserve ». En vertu de quoi d’ailleurs serait-il astreint à un tel devoir ? Ce n’est pas un serviteur de l’état ou un militaire.
L’idée qu’Eric ne lit pas souvent est également confortée par une petite phrase qui passe presque inaperçue mais dans laquelle il confirme pourtant de manière explicite qu’il regarde les romans plutôt qu'il ne les lit : « [le Goncourt est] regardé en France mais aussi dans le monde ».
On se fout de ce que le « message délivré par les lauréats » respecte ou pas
« la cohésion nationale » chère à l’ami Raoult et à ses collaborateurs. Est-elle si fragile cette cohésion nationale que les propos d’une artiste, même talentueuse, puissent en saper
les fondations ? Serions-nous, nous les fiers descendants de guerriers gaulois sanguinaires, des personnages en sucre dans un décor de papier mâché ? La France n’est pas en guerre,
elle n’est pas occupée. Notre cohésion et la sécurité nationale qui en découle ne risquent rien.
Les barbares ne sont pas à nos portes, ils sont déjà dedans. Aux postes de commande.
« L’image de notre pays », ces jours-ci, telle que vue par les journalistes étrangers, est une source quotidienne de franche rigolade. Soutien inconditionnel à Polanski, tourisme sexuel, népotisme, douche la plus chère du monde, Berlin, pas Berlin, et j’en passe, les journaux américains, britanniques et africains s’en donnent à cœur joie et je ne doute pas un instant que ce soit la même chose dans les pays dont je ne maîtrise pas la langue. Nous sommes l’arroseur arrosé, le donneur de leçons pris en flagrant délit d’ignorance et de bêtise.
Nous avons encore, à la maison et dans le monde, la réputation d’être râleurs et indisciplinés. En disant ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, que ça plaise ou non au pouvoir, Marie est parfaitement à sa place. Elle prouve son identité nationale. Elle ne pourrait pas être plus française. De plus, elle est écrivain et les écrivains ont l’habitude de raconter ce qu’ils ressentent, parfois à la troisième personne mais toujours sans fard. C’est plus fort qu’eux, ils ne peuvent pas s’empêcher de dire ce qu’ils ont sur le cœur. Sans s’inquiéter des coups de sang d’un patricien de Seine-Saint-Denis. Qu’il en reste ainsi.
Quand au « respect à l’égard [des] institutions », j’aimerais bien savoir qui y porte le plus souvent atteinte de Sarkozy ou de Ndiaye. De toute façon, Marie ne vomit pas sur les institutions mais sur les nains revanchards qui les représentent temporairement et qui se haussent vainement sur la pointe des pieds pour tenter d’être à la hauteur des fonctions qui leur sont imparties.
Une France monstrueuse, fliquée et vulgaire. Rien ne me choque dans ces propos, hormis le fait que ce soit vrai. Marie Ndiaye n’outrepasse aucun de ses droits. Elle peut avoir une opinion, aussi tranchée soit-elle ? Aucun délit n’est à constater.
Fait chier cette censure qui refuse de dire son nom et s’habille de « respect » et « d’honneur ». Fait chier le glissement, de plus en plus évident, de ce gouvernement et de ses seconds couteaux vers le néo pétainisme ou le néo conservatisme. Fait chier d’être dirigés par des nabots agressifs, revanchards, ignares, incultes, frileux, étroits, vulgaires (merci Marie), anti-intellectuels, allergiques à la pensée et « pour la liberté d’expression la plus totale des écrivains ».
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